Rainald Goetz – Rave (1998)

[Veuillez consulter le copyright et la note à la fin du texte]

I

La déchéance

La déchéance commence.”

… – et s’approcha de moi au ralenti. Je regardai, voulus, partis et pensai.

J’eus un sentiment agréable.

Peut-être bien que je pourrais déjà me décider.

“Là, je n’ai plus de permis; là, je vais vite écrire le bouquin.”

Wirr: Alors j’étais planté en pleine musique. – Poussée.

Laarmann s’était immédiatement assuré les droits cinéma de la saga de Schütte pour une somme fabuleuse. De toute façon, l’argent était épuisé, les comptes fermés et les cartes retirées.

Je le vis avec la jeune femme debout derrière la colonne, et j’eus la soudaine impression que c’était un géant. Il lui parlait avec insistance, mais : en fait, ils se baratinaient plutôt l’un l’autre. Tout ça vachement aimable, rouge incandescent.

Mon visage était déjà plutôt mouillé, aussi.

Derrière, on accédait à l’autre pièce.

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Rainer Maria Rilke – Les notes de Malte Laurids Brigge (1910)

11 septembre, rue Toullier

C’est donc ici que les gens viennent pour vivre ; je dirais plutôt que l’on se meurt ici. Je suis sorti. J’ai vu : des hôpitaux. J’ai vu un homme chanceler et tomber. Les gens se sont rassemblés autour de lui, ce qui m’évita la suite. J’ai vu une femme enceinte. Elle s’avançait lourdement le long d’un mur haut, chaud, qu’elle tâtait parfois pour se persuader qu’il était encore là. Oui, il était encore là. Et derrière ? Je consultai mon plan : maison d’accouchement. Bon. On va la délivrer, – ça, on sait faire. Plus loin, rue Saint-Jacques, un grand bâtiment avec une coupole. Le plan indiquait : Val-de-Grâce, hôpital militaire. Je n’avais pas vraiment à le savoir, mais ce n’est pas grave. La ruelle commençait à sentir de tous les côtés. Cela sentait, pour autant que l’on pût distinguer, l’iode, la graisse de pommes frites, l’angoisse. L’été, toutes les villes sentent. Puis j’ai vu une maison prise d’une étrange cataracte ; elle ne se trouvait pas sur le plan, mais les lettres étaient encore visibles au-dessus de la porte : asile de nuit. À côté de l’entrée, on avait noté les prix. Je les ai lus. Ce n’était pas cher.

Quoi d’autre ? un enfant dans un landau à l’arrêt : il était gros, verdâtre, et il avait un eczéma prononcé sur le front, qui était sans doute en voie de guérison et ne faisait pas mal. L’enfant dormait, la bouche ouverte, respirait l’iode, les pommes frites, l’angoisse. C’était comme ça. L’essentiel, c’était de vivre. C’était l’essentiel.

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Walter Rheiner – Cocaïne (1918)

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;

À travers la tempête, et la neige, et le givre,
C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;
C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,
Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;

C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique
C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

Charles Baudelaire – La Mort des Pauvres

 

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Walter Serner – L’assaut sur la villa

Schicketan était resté à Berlin dans l’intention certes toujours banale, mais sans doute souvent raisonnable de faire un riche mariage. Or, cette décision n’était pas délibérée, mais fut prise pour partie sur le conseil bienveillant de son ami Fidikuk et pour partie sous l’influence d’une certaine fatigue dont le résultat était que Schicketan ne prospectait pas avec son énergie habituelle, mais passait au contraire des jours entiers à traîner en ville, comme si une riche fiancée allait lui tomber dans les bras par miracle.

Un après-midi, il arriva donc qu’il aperçut, en traversant le Kurfürstendamm. une dame élégante et jolie, dont il avait fait la connaissance quelques années auparavant. Il se précipita dans sa direction, mais arriva trop tard. Car elle fut à l’instant rejointe par un jeune homme qui, selon toute vraisemblance, l’avait attendue à cet endroit.

Jugeant la situation inexploitable, Schicketan dépassa rapidement le couple, mais tenait tout de même à être vu. Il fut surpris d’identifier en la personne du jeune homme un épigone de Spengler d’apparence extrêmement insignifiante, répondant au nom de Hungel, qu’il connaissait personnellement, mais s’étonna aussi de n’être point salué. Le hasard fit que trois jours plus tard Schicketan heurta le tibia de Hungel au Café Schilling. On échangea des salutations et de petits souvenirs en plaisantant, avant d’aborder, non sans une manœuvre habile de Schicketan, le sujet de Mme Klipprich.

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Walter Serner – Le zéro

Depuis qu’il était à Stuttgart, les affaires de Semmelhug n’avançaient pas. Après une semaine, il avait fallu troquer l’hôtel Marquardt contre le Wörner, puis celui-ci quelques jours plus tard contre une petite chambre dans la Rosenbergstraße. Lorsqu’il se rendit compte qu’il en serait bientôt revenu au point où, voici cinq ans, il s’était retrouvé à la rue sans bagages en raison d’un excès de confiance dans sa bonne étoile, il compta le reste de ses liquidités en grinçant des dents : « Trente-cinq marks ! L’horreur ! »

Sachant pertinemment qu’un état aussi négatif n’était jamais propice à l’assainissement d’une situation misérable avec une idée de génie, Semmelhug se résigna à sortir dans la rue, comme pour s’ôter de son propre chemin.

D’humeur maussade, il arriva en sifflotant devant les marches étroites qui descendent de la Rosenbergstraße au cimetière Hoppenlau, dont les arbres et le silence pressenti à juste titre l’attiraient comme tous ceux qui n’ont rien de plus important à faire de leur personne.

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Wolfgang Borchert – Mais les rats dorment la nuit (1947)

Pleine d’un soleil précoce du soir, la fenêtre enfoncée dans le mur solitaire bâillait bleu-rouge, des nuages de poussière scintillaient entre les restes de cheminées raides. Le désert de décombres sommeillait.
Il avait les yeux fermés. Tout d’un coup, l’obscurité augmentait davantage. Il remarqua que quelqu’un était venu et se tenait à présent devant lui, sombre, silencieux. Ça y est, je suis pris ! pensa-t-il. Mais lorsqu’il reluqua un peu, il ne vit que deux jambes assez pauvrement vêtues. Face à lui, elles étaient si tordues qu’il pouvait regarder à travers. Il risqua un petit coup d’œil en remontant le long du pantalon et reconnut un homme d’un certain âge, qui avait un couteau et un panier à la main. Et un peu de terre sur le bout des doigts.
Tu dors ici, non ? demanda l’homme en regardant les cheveux en bataille en-dessous de lui. Jürgen avisa le soleil à travers les jambes de l’homme et dit : Non, je ne dors pas. Je surveille. L’homme acquiesça de la tête : Ah bon, c’est donc pour ça que tu as ce grand bâton, là ? Oui, répondit Jürgen courageusement en empoignant son bâton.
Et qu’est-ce que tu surveilles ?
Ça, je ne peux pas te le dire. Il tenait les mains serrées autour du bâton. Sûrement de l’argent, hein ? L’homme déposa le panier et frotta le couteau à plusieurs reprises sur le fond de son pantalon.

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Klaus Heinrich – Essai sur la difficulté de dire non

  Essai sur la difficulté de dire non (218 p.)

– Table des matières –

Liminaire sur la protestation (9-11, ci-dessous)

I) Le problème de l’essai comme introduction à la difficulté de dire non (13-36)
Excursus a : Des sources de l’enseignement (37-46)
Excursus b : Ulysse et Monsieur K. (47-56)

II) La difficulté de dire non comme problème de l’identité sous la menace de la perte d’identité (57-86)
Excursus : Till l’Espiègle comme maïeuticien (87-96)

III) La difficulté de dire non comme problème de la parole à l’état sans voix (97-120)
Excursus : Le bouddhisme comme issue (121-130)

IV) La difficulté de dire non comme problème de la résistance dans les mouvements d’autodestruction  (131-156)

Notes  (157-216)

Postface à la nouvelle édition (1982, éd. Stroemfeld/Roter Stern, 217-218)

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