Ralf Rothmann / Le lait et le charbon

Ralf Rothmann – Le lait et le charbon
– Roman –
© Éditions Suhrkamp, Berlin 2001

Depuis des millénaires
je
cherche à y revenir.
Mais l’herbe sauvage ne cesse de pousser
à la porte du temple.
(Shitaku Chôrei)

Le costume n’était pas noir. Pas vraiment. Cela ne lui aurait guère plu. Anthracite, c’était également le nom d’une variété de charbon, la plus chère à l’époque ; et il est impossible d’entendre ce mot sans penser aux tas qui, certains après-midi, étaient disposés devant les fenêtres des caves du lotissement sous la neige. Alors la déception était grande, et soudain on comprenait pourquoi on avait si peu de devoirs à faire à la maison. Et puis on n’avait que des tartines beurrées ou une soupe aux lentilles, pour ensuite trimballer des seaux jusque dans la nuit. Un travail de galérien. On prenait donc son temps pour faire le trajet en espérant qu’à la maison, une variété plus légère, coque ou coke, nous attendait.

Autour du tas, on apercevait toujours une poussière fine, une aura noir clair, légèrement scintillante avec, par endroits, des évidements d’une grande précision : les traces des tampons hydrauliques du camion à bascule ou des bottes pointues du conducteur, d’un manche de pelle, d’un paquet de blondes ou de quelques bouchons en liège. Et nous marquions nos noms dans la poussière, ou les noms de ceux qui étaient cons, et qui aimait qui.

Le costume n’avait pas été cher, ni d’ailleurs la chemise et la cravate ; lorsque je quittai la boutique, je retournai les sacs du côté non imprimé. Les lilas étaient encore en fleurs, partout, mais les couronnes brunissaient déjà. Le ciel était sans nuages, et dans la brillance et les reflets sur les vitres des bus qui s’arrêtaient devant la gare, je crus un instant voir son sourire, celui qui, large et rayonnant, datait de l’époque à laquelle elle avait sans doute pensé en disant : « On a quand même eu de bonnes années, aussi ! »

L’infirmière de la station m’adressa un signe de la tête, tandis qu’elle aidait son fils, encore un peu chancelant sur ses jambes, à monter sur le trottoir. Elle portait un pantalon vert tilleul, un t-shirt orange, une couche de maquillage et, comme si des jours entiers ne s’étaient pas écoulés, comme si elle venait de me tendre le petit paquet avec une excuse, elle me dit avec une œillade distraite sur mes sacs en plastique : « Et bonjour à votre frère ! »

Des lilas à Sterkrade également, sur le terrain immense de la mine désaffectée de la Bonne Espérance, retourné par les chaînes des pelles mécaniques. La terre brillait grassement au soleil, et derrière les tas de tuiles, les fosses de mâchefer et les amas de vieux métal, les enfants jouaient en se tirant dessus à coups de pistolets bariolés, s’écroulaient et se relevaient.

L’employé des pompes funèbres m’avait appelé à propos des dents de ma mère. Lorsqu’elle avait la trentaine, elles étaient soudain devenues grises, par endroits noires, puis un jour elle s’était mis à refouler salement de la bouche, ses joues s’étaient creusées et ses lèvres ridées, comme celles d’une vielle femme, et pendant une semaine, elle ne mangeait plus que de la purée. Comme elle ne s’arrêtait pas de fumer tout en continuant de boire d’innombrables tasses de café, les blessures ne voulaient pas se refermer, et elle crachait sans cesse du sang. Puis la prothèse était terminée, s’adaptait bien et ne faisait presque pas mal ; mais, les premiers temps, quand elle bâillait ou riait, l’engin se déplaçait brusquement. Tout effrayé, je m’imaginais alors quelqu’un d’autre à l’intérieur de ma mère, une étrangère derrière son visage.

« Est-ce qu’on y avait incrusté des dents en or ? » demanda l’employé des pompes funèbres. « C’est ce qu’on fait souvent, rapport à la présentation. Bien sûr, je ne me permettrais jamais la plus petite allusion… »

« Oui », fit l’infirmière, une pile de linge sur le bras : « Je ne sais pas comment ça a pu arriver. L’équipe de nuit est complètement débordée. Il y a trois services. On les a mis ici, les dents. » Et elle ouvrit une armoire.

« Ils peuvent tout me faire », avait dit ma mère au début de sa maladie. « Ils peuvent me charrier de Ponce à Pilate, me renverser sur la tête et m’enfoncer des aiguilles toute la sainte journée, je tiendrai le coup. Avec Dieu, tout est possible. Mais s’ils m’enlèvent les dents, avant la radio, avant les rayons, ça, je ne veux pas… alors, je me sentirais vulnérable comme un enfant, alors, je préfèrerais être morte. »

On avait enveloppé la prothèse dans un morceau de cellulose marron clair retenu par un pansement collé tout autour ; je la glissai dans la poche de mon imperméable.

« Et la bague ? demandai-je. Est-ce qu’on l’a retrouvée ?

– Pas chez moi », répondit l’infirmière sur le point de partir : « Mais je n’étais pas de service. »

Je pris un taxi pour me rendre aux pompes funèbres de la rue Beethoven. La porte était ouverte, l’accueil désert, et personne ne réagissait à mes tapotements et à mes appels, pas même le chat qui dormait sur l’une des étagères. Je lui caressai la nuque et déposai le petit paquet sur le bureau à côté d’un bloc de quittances ;
mais, au soleil, la cellulose devint soudain transparente, alors je la poussai à l’ombre.

Simon !

J’ai tapé maman, à plusieurs reprises, même au visage. Je ne sais pas comment s’est arrivé. Elle s’est enfui, et je l’ai cherché partout, toute la nuit mais je ne la trouve pas. Maintenant elle veut nous abandonner, mais il faut bien que j’aille travailler ! occupe-toi de ton frère et ne va pas à l’école si elle n’est pas rentré ce matin.

Papa

Je trouvai ces lignes sous le matelas en pliant le lit conjugal. Elles avaient été écrites au dos d’un feuillet de calendrier, représentant un sujet floral, placé dans une enveloppe transparente, de format A4, avec des certificats médicaux et un cran d’arrêt. Sur un document tapé à la machine, le médecin de ma mère confirmait deux contusions aux côtes et à la cuisse ainsi qu’une éraflure au-dessus de la pommette. D’après la date, cela remontait à plus de vingt-cinq ans. Je m’assis au bord du lit, soupesai l’arme avec la belle crosse en nacre, défis le cran de sécurité. La lame, qui jaillit, n’était pas pointue, mais tranchante comme si elle venait d’être aiguisée. Avec l’ongle du pouce, je grattai un peu de saleté ou d’huile coagulée sur le sigle. Stainless. Italy.

Je ne trouvai rien d’autre. Tout de suite après la mort de mon père, elle avait donné ses chaussures et ses vêtements à la Croix Rouge et brûlé ses papiers, son manuel de mineur, les documents et les diplômes de l’École d’agriculture, sans oublier le catalogue Märklin. L’ordre qui régnait dans les grandes armoires laquées, le soin avec lequel tout avait été plié, empilé ou disposé en rangées… – je compris une nouvelle fois pourquoi il m’arrivait parfois de fourrer les chaussettes dans le panier à pain. J’ouvris toutes les portes, sortis les robes, les tailleurs et les manteaux, que je jetai sur le lit conjugal. Puis je passai de tiroir en tiroir, j’y plongeai le bras jusqu’au fond et je balançai le contenu, pull-overs, blouses, serviettes éponge, dans de gros sacs en plastique bleu. Et j’expulsai de la pièce à coups de pied les savonnettes rondes à la lavande, qui tombèrent alors par terre.

Je ne touchai pas à la lingerie et aux soutiens-gorge, qui se trouvaient depuis toujours dans la coiffeuse, retirai les tiroirs et versai le contenu dans le sac qui contenait déjà un pot de café soluble, entamé, et quelques magazines de jeux. J’y ajoutai une bouteille de Tosca, un pot de crème de nuit et une vielle brosse à cheveux, avant de refermer le sac avec de la bande adhésive.

Aucun écrit personnel, ni d’elle ni de mon père ; et elle n’avait conservé aucune lettre, aucune carte de ses fils ; seules deux photos de notre enfance étaient placées à côté de la lampe de chevet, et mes cinq ou six livres reposaient en compagnie d’annuaires vieux de dix ans dans le placard à balais. Mon dernier ouvrage, – L’étude du silence, – que je lui avais fait envoyer par mon éditeur lorsque j’étais en Amérique, était encore enserré dans son emballage en plastique. Toutefois, un tirage spécial à l’intention des bibliophiles sur saint François d’Assises se trouvait sur l’étagère au-dessus du canapé, entre la vaisselle en étain et les exemplaires aux reflets dorés du cercle des livres : Ganghofer, Simmel, Vicki Baum.

Je m’allongeai sur le lit et fixai la lampe aux franges roses. Le froid régnait en ce lieu, un froid tenace ; la chambre à coucher n’avait jamais été chauffée, du moins pas depuis quarante ans ; il n’y avait aucun poêle. Je me couvris avec les tailleurs et les manteaux pour regarder bêtement les Chevaux sauvages au galop accrochés au mur ; Le cerf qui brame, que j’avais souvent reproduit dans le temps, avait atterri à la décharge avec les vieux meubles.

Et si tout avait été complètement différent ? Si, malgré les apparences, les parents s’étaient aimés, – avec une force et une exclusivité passionnées que les enfants, même adultes, ne pourront jamais comprendre ?

Il me vint à l’idée qu’en japonais mourir se dit : aller dans le silence.

Le téléphone carillonna : c’était une sonnerie tamisée sous une enveloppe en brocart, et je courus jusqu’au salon. Mais lorsque je décrochai, plus personne n’était à l’autre bout de la ligne. Le séchoir derrière la maison, une construction en forme d’arbre, tournoyait dans le vent ; quelques collants mouillés, accrochés entre les serviettes de table, scintillaient au soleil. Quelque part, des corbeaux croassaient.

De retour dans la chambre, je remarquai un bout de dentelle qui dépassait de l’un des tiroirs supérieurs de l’armoire. C’était l’endroit où, d’habitude, elle empilait les draps, durement machinés, derrière lesquels mon père avait souvent planqué ses revues érotiques ; je me mis sur la pointe des pieds, tendis le bras et sortis un petit sachet confectionné avec l’étoffe des voiles de mariée, qui avait légèrement jauni. Il était tenu par un ruban rose et contenait trois amandes enrobées, blanches. Des amandes candies.

« On a quand même eu de bonnes années, aussi ! »

[…]

Traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer pour les éditions Suhrkamp

rothmann

Notice

Ce roman décrit une vie dans le bassin minier de la Ruhr au cours des années 1960, marquée par la violence physique, l’étroitesse d’esprit et le désir permanent de s’en sortir. Simon, le narrateur à la première personne
, se retrouve, à l’occasion de l’enterrement de sa mère, dans l’appartement de sa jeunesse où certains souvenirs de la précaire coexistence d’alors lui reviennent en mémoire. Son père avait troqué une place dans une laiterie de Schleswig contre le travail harassant dans la mine, et sa mère, à la recherche d’amusement, avait eu une affaire avec Gino, le collègue italien de son mari. Âgé de quinze ans à l’époque, Simon était bien trop occupé par sa vie d’adolescent pour porter attention à l’échec conjugal de ses parents, mais son frère, plus fragile, eut une réaction très différente…

Né en 1953 à Schleswig, Ralf Rothmann a grandi dans la région de la Ruhr et vit à Berlin depuis 1976. Son œuvre importante cherche toujours un éditeur français …

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