Rainald Goetz / Rave

[Veuillez consulter le copyright et la note à la fin du texte]

I

La déchéance

La déchéance commence.”

… – et s’approcha de moi au ralenti. Je regardai, voulus, partis et pensai.

J’eus un sentiment agréable.
Peut-être bien que je pourrais déjà me décider.
“Là, je n’ai plus de permis; là, je vais vite écrire le bouquin.”
Wirr: Alors j’étais planté en pleine musique. – Poussée.
Laarmann s’était immédiatement assuré les droits cinéma de la saga de Schütte pour une somme fabuleuse. De toute façon, l’argent était épuisé, les comptes fermés et les cartes retirées.
Je le vis avec la jeune femme debout derrière la colonne, et j’eus la soudaine impression que c’était un géant. Il lui parlait avec insistance, mais : en fait, ils se baratinaient plutôt l’un l’autre. Tout ça vachement aimable, rouge incandescent.
Mon visage était déjà plutôt mouillé, aussi.
Derrière, on accédait à l’autre pièce.

SWEET CONFUSION

Il faut s’imaginer Untel en homme heureux.
De qui c’était, ça, déjà?
On regardait à la ronde en riant. La musique déchirait, maintenant.
“Comme ça! regarde!”
Les seizièmes picotaient au bout de mes doigts, superclairs, et j’avais les bras largement écartés. Elle aussi, toute petite, scintillante devant, en haut, en bas, dingue.
Éclat d’argent de souplesse luisante.
Schütte à Wirr: “Où?”
Qui disait chiotte ne voulait pas forcément dire autre chose. Le chercheur était calme, même en parlant, l’interprète dans l’aphasique des visages ou des regards. Le chercheur y cherche des signes.
Qui prend quoi?
Qui aurait encore un truc?
Qui pourrait encore fournir, là?
Qui est dans le coup?
C’était le temps des tilleuls en fleurs.
Mark entendit alors quelqu’un à côté de lui prononcer la phrase: “À présent, le procureur enquête également sur une présomption de rupture du secret de la confidence.”
Moi, je pensai aussitôt: “Fantastique.”
Et j’eus alors les témoins de vérité d’Albert sous les yeux, et donc les dessins où, dans les renversements, apparaissait, visible, l’entrelacement des pages temporelles.
Tenu par le martèlement.
Alors je vis comment elle me… –
Et me tournai… –
Tout un tas de nouveaux regards. Je ris, parce que… –
Je ne sais pas très bien… –
Et me retournai. “Qu’est-ce qu’il y a?”
Ah ça, oui, oui. Bon.
Okay.

Derrière lui, sur lui, autour de lui : voilà que les puissances du son s’étaient levées en grand, ces immenses appareils qui tonnaient en lui, les uns dans les autres, surdimensionnés. Il leva les yeux, acquiesça et se sentit réfléchi par le boum-boum du beat. Et le grand boum-boum fit : un un un –
et un et un et –
un un un –
et –
cool cool cool cool cool…
Il vit Hardy et Leksie, visages et œillades, trébuchant en mesure, serrés, poussés, touchés; vit le cassé, le rejoui, le confiant et le tendre, les innombrables signaux, rapides, courts, très clairs, déjà effacés par les suivants, des vagues de sympathie. Il regardait et dansait et voyait le beau.
Des bords vinrent les jambes et les lumières, sur pieds, en flashs, les pas et les basses, les surfaces et les crissements, comme les équations et les fonctions d’une mathématique supérieure.
À présent, la musique, c’était lui.
Puis vint une cascade de pas rapides, comme précipitée des rythmes et des bruits.
Une cascade de substantifs,
qui traitait de l’interruption et de la vitesse des pensées, en relation avec la musique, le sentiment de la somme des aspects contraires, la totale de la vue d’esprit à l’instant de cette synchronicité et les bienfaits du côté automatique du processus : tout en un.
Dans cette direction serait… –
Un genre de balance des contradictions, qui sans… –
Et si loin tendue… –
Ainsi, le temps même serait intact, processus. Et puis l’image suivante du contraire : comment, avant la Création du monde, l’esprit de Dieu – …
Mais ça, malheureusement, c’est inimaginable.
Et il vit que c’était bon.

CALLIGRAPHIE

Quand, pour Wirr, la musique était à nouveau distinctement… -. Même pas vrai. Je n’ai fait que penser subitement : c’était quoi? je le connais, ça ; c’est quoi, ce morceau qui arrache?
Tellement précis : comme si je venais juste de me réveiller. Un instant, je trouvais ça marrant.
J’étais sur la piste de danse, pratiquement sans bouger. Je sentais clairement la relation entre l’ouïe et le corps qui me guidait automatiquement, profondément à l’intérieur, dans la musique. Là, tout était prévu, à ce moment-là.
Bizarrement, la porte arrière était fermée. Le retour se passait au sol, le long des lumières.
Je marchai, me plantai là.
J’aperçus le visage de Fabian, interrogatif, peut-être irrité.
Je fis un geste en réponse, interrogatif lui aussi.
Situation ouverte, gens nouveaux, textes de t-shirts.
Je me baissai, al
lumai le briquet.
“Quelle heure?”
Wirr : en même temps, il faut savoir où on en est, là, question dosage.
Et je pensai : “Chercher Sigi.”
On allait voir le Dj au fond. Des remerciements me précédèrent en dansant.
Toutes ces années, qui –
Cette argumentation à coups de disques –
Félix inclina joyeusement la tête vers moi.
J’ai oublié comment on marche,
how to walk and speak
and I am toward
flying in the air
raving

“La techno et le hardcore portent le fardeau des brillantes années 91 et 92”: citation.
On en parlerait plus tard, pas maintenant. Quand on parlerait de phrases et de choses.
Ça va venir, tout ça.
Sensation géniale.
Je pensai brièvement à la rubrique haineuse de Maxim Biller. Puis à la guerre et la paix de Diederich, dans Spex à l’époque. Un mécanisme de cassage faisait que tout autrefois me semblait terrifiant, effroyable et quelque part triste à mourir.
À jamais sans autrefois, à chaque nouvelle basse.
“Basse”, que je dis à Sigi, “basse basse basse”.
Même la saga de Schütte commencerait peut-être ainsi, avec un vrombissement de basse au loin, à travers les murs, avant la soirée, lors du serment de la basse : la grande fête va commencer dans un instant.

ENTER THE ARENA

Dans chaque boum de basse, Wirr perçut à présent toutes les basses entendues au cours de sa vie vécue jusqu’alors, panique de fête, break. Soudain la basse avait disparu.
Pas de basse.
La basse n’est plus là.
La suspension du grand beat, une poussée, une attente, une rétention de souffle. Un passage comme à la naissance, peut-être?
Et quand la basse réintégra le beat, un cri monta de mille gorges.
Les gens crièrent: “Merveilleux!”
La basse est revenue.
Et ils dansèrent et sautèrent sauvagement, et une grosse, très grosse voix dit: “ENTER THE ARENA”.
Enter the arena.
Oui bien sûr, avec joie, merci.
Merci beaucoup.
J’en suis. – Moi aussi. – Moi aussi.
Depuis, Dark projetait de réconcilier, dans son doctorat sur le Basic Channel, l’art de la société de Luhmann avec le livre posthume d’Adorno sur Beethoven.
Dark avait les cheveux courts, teints en blond et il devait personnifier quelque mal radical.
Mais comment cela pouvait-il marcher?
Cours d’harmonie, vendredi, 28-6-1996.
Mot nostalgique : machine à mots.
À présent, deux danseuses aux bras virevoletant vers le haut lui montrèrent la partie claire de leurs aisselles ; même l’air en prit un parfum agréable.
J’y allai et dansai aussi. La sensation était géniale. Je compris des choses secrètes sur les femmes, que l’une des danseuses m’expliqua, en jouant, à coups de gestes. On se regarda dans les yeux et on rit. Elle portait une petite peau et on dansait plus près l’un de l’autre. Facile, ça aussi. Quelquefois, on se touchait les mains.
Je pensai à notre comic techno. Dans le comic techno, il ne devait y avoir que des ambiances géniales. Le projet avait quelques années. On voulait faire un film sur notre vie, sur les fêtes, la musique, montrer comment c’était vraiment.
Mais comment c’était, vraiment?
Je me vois encore assis chez Wolli, à taper nos listes et nos idées dans l’ordinateur, des pages et des pages… deux points seulement sur lesquels on venait toujours buter, et on n’avançait plus. Finalement, tout le film a échoué là-dessus : sur l’action et les drogues.
De l’action, il n’y en avait pas. C’était le côté comique.
La danse me fit alors penser à la sexualité.
Puis : un jour, j’aimerais écrire quelque chose sur l’amour, peut-être une sorte d’étude sur Proust, que j’appellerais alors L’Amélioration de Proust. Car je suis convaincu que l’image que se fait Proust de l’amour est, avec tout mon respect, aussi émoussée que la vision du monde d’une rédactrice young miss, de chez Elle ou Brigitte, désolé.
Je me laissai à nouveau dériver vers la ligne de basse. Là, tout était doux et clair. Là, tout coulait.
Assyriens en lar gage vous ge –
Et dis à Sigi: “Mon vagabondage de la…”
Un jour, à l’occasion d’une fête au Westbam, dans les vieux hangars, en dehors de la ville, au bord du lac Weissensee, peut-être même lors du premier Mayday, j’avais –

SEXUALITÉ

Schütte avait commandé une petite livraison chez Dark. Les sécheuses étaient installées sur le devant, maigres et hautes, avec leurs narines flottantes et reniflantes; sombres, à côté, les pivots.
J’allai voir Schmalschleger qui, avec des mains énormes, m’attrapa en plein visage pour me tirer à lui et m’embrasser les cheveux. Fallait que je renifle les mains de l’autre fille, ce serait génial.
Je parlai avec Laarmann et m’envoyai de gigantesques et profondes bouffées dans la tête. Bonne sensation. Laarmann discutait du projet de TV techno.
La plupart des gens ne savent pas quel genre de gars c’est, Laarmann, en réalité.
Il haletait et imaginait en pagayant des bras. Quelqu’un de moins costaud pouvait simplement s’appuyer sur Laarmann et se sentir bien dans cette mollesse. Ce que je fis brièvement.
Un jour, on était sur je ne sais plus quelle berge de fleuve, à Berlin, peut-être en 91, devant ou derrière le vieux Planet, je crois. Il me restait une dernière miette de haschisch et j’avais roulé un micro-joint qu’on fumait ensemble. Sa copine était là, elle aussi. À l’époque, je l’ai trouvé si mignon avec ses cheveux blonds bouclés.
Un autre jour, on était restés assis des heures entières dans un appartement assombri situé derrière l’ancien bureau des brevets, ici à Munich. C’était plutôt raide. Des discussions colossales sur les principes, s
ur tout, avec Kerstin, avec Mops. À la fin, personne n’en décrochait plus une, des heures durant. On était assis là, on pensait plein de trucs, surtout des trucs paranos sur la situation d’être assis là en silence, et personne ne l’ouvrait. Quelquefois, on abordait la question de l’approvisionnement. Plutôt dur.
Mais bien déchiré, aussi.
Alors la femme de tout à l’heure revint des chiottes, et on partit à trois au bar siroter de l’Averna. Décontractée la fille, vachement décontractée, sa façon de bouger, charmante. Elle discutait avec Laarmann sur un problème fondamental d’éthique ou de logique, – l’impression que j’avais, en tout cas, – avec son petit duvet mignon de fille. Naturellement classe. Cheveux longs, noirs, épais, comportement juvénile, mais curieusement avec des fesses plutôt larges, emballées dans des jeans de prolo, taille basse, génial.
“Les moments les plus heureux de ma vie, je les ai vécus dans ces situations, en ces lieux.”

DORMIR? POURQUOI?

Et vis William qui ouvrait les bras en s’écriant: “Hwill! hey Hwill! la forme?
– Excellente! et toi?
– Tranquille!”
Et je lui parlai de la phrase à l’instant pensée.
Lui: “QUOI?”
Trop de bruit, tant pis. On sautilla un peu l’un devant l’autre, cordialité naissante, expérience conjointe du vécu de l’amitié, pour nous désunir joyeusement.
Plus tard, elle s’en est occupée.
Ils étaient partis devant.
Tout au fond, dans le sombre mine de l’Au, dans l’effort, la bosse, les réconciliations. Il dormait là.
Gigotements désespérés… –
Beaucoup de filles… –
Je ne ferai sûrement pas ce genre de choses.
Tout à l’heure, une amie l’avait pourtant déjà aperçue à la porte, totalement ouverte.
Mais à ce moment-là, le cas ne s’était pas encore présenté.
Elle n’en avait aucune idée.
Peut-être avec un simple geste, il aurait… –
Elle se serait…-
Il serait déjà bourré?
Hardy s’écria: “DORMIR C’EST DU COMMERCE.”
On se fit des chins-chins. Hardy dit qu’il allait raconter tout ça en condensé dans un livre qu’il écrirait prochainement. Le livre qu’il allait imaginer et écrire, il voulait l’appeler Le livre de Lupo. Tout le monde s’esclaffa et trouva l’idée bonne, évidemment.
Schütte: “Pourquoi?”
Wirr pensa aux paroles: “Un de mes clients a dit de lui-même qu’il aurait perdu son sourire bienveillant.”
Dark, la phrase: “Toutes les traces de sa collaboration doivent être effacées.”
Selon Duke, l’avocat de Thomson, ce furent les drogues qui nous unissaient. Le jour suivant, tôt le matin, le duell.
He was taking care of the soul side of things : citation.
You play the music –
I write the book.

[traduit de l’allemand par stefan kaempfer]

© suhrkamp 1998

goetz
Rainald Goetz (2012) – photo : wikipédia

Note

Ce texte avait été traduit pour les éditions Suhrkamp dans le but de promouvoir cet auteur intéressant et prolifique en France. J’avais ensuite publié ma traduction sur le site skarlet où elle a été repérée par David Sanson qui l’a intégrée dans son recueil BERLIN. Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire, paru aux éditions Robert Laffont (Paris 2014). Cependant, le récit complet et l’œuvre de Rainald Goetz cherchent toujours un éditeur français.

https://www.lisez.com/livre-grand-format/berlin/9782221125700
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