Rainald Goetz / Johann Holtrop

Rainald Goetz – Johann Holtrop
– Roman –


©
Suhrkamp Verlag Berlin 2012

PREMIÈRE PARTIE
(
Lieux – 1998)

I

Aux temps passés des hivers longs et neigeux, des étés chauds et secs –

Le monolithe administratif aux vitres noires se dressait dans la nuit, tel un colosse absurde, à la sortie de la ville – Krölpa sur l’Unstrut – aux abords des forêts qui délimitaient Krölpa au Nord en direction de la Warthe ; et sur le toit, le logo d’Arrows PC luisait en solitaire, d’un méchant rouge, en haut du géant obscur en acier et verre de couleur noire, l’écriture rouge au-dessus de cette construction neuve, aussi cassée que l’Allemagne de ces années-là, de conception aussi froidement hystérique et stupide que la représentation du monde dans la tête des décideurs qui y avaient leurs bureaux, parce qu’ils étaient eux-mêmes comme ça, poussés par l’avidité de se procurer sans cesse quelque avantage personnel, de préférence bien sûr sous forme d’argent, un calcul d’intérêt personnel qui, en retour, les rendait justement calculables, prévisibles et finalement exploitables, c’était la base de la machine monétaire abstraite qui résidait là : le fantasme du règne absolu du CAPITAL sur l’Homme. Pensée erronée, ridicule, aveugle, infantile et mégalomane comme, comme, comme –

Au loin, une horloge sonnait les douze coups de minuit, puis une heure après un seul coup, deux coups ensuite, et une demi-heure plus tard, à deux heures et demie, toute noire, la Subaro Sunset Compactor aux vitres fumées s’avança lentement sur le parking d’Arrows PC – PC pour Produits et Conseils – et l’un après l’autre, les hommes de la brigade de nettoyage de Clean Impact émergèrent du véhicule, gagnèrent l’entrée arrière de la tour sécurisée par deux serrures et un code électronique, les portes s’ouvrirent, les hommes pénétrèrent dans le bâtiment puis dans la cave, où ils récupérèrent au centre de maintenance leurs chariots de ménage aux couleurs éclatantes, puis ils se mirent au travail et dans les heures qui suivirent, les lumières de l’immeuble s’allumaient simultanément à travers les étages, dans chaque pièce, bureau par bureau, programmées par le synthétiseur mondial Timecode, partout où l’un des ouvriers de Clean Impact était réellement en train de faire le ménage.

Dans les pièces, les bureaux étaient bien rangés, mais certains objets et papiers en souffrance éveillaient inévitablement l’attention de Henze, 58 ans, l’un des intérimaires actuels de Clean Impact, rémunéré sur une base horaire, naguère ouvrier gestionnaire qualifié dans l’agriculture et les forêts, et Henze était alors pris par le désir de se tourner brièvement vers ces objets, ou bien il y résistait, selon le degré d’urgence dans laquelle il se trouvait, ou encore parce qu’il avait l’impression d’être observé par les collègues, voire le chef en personne, en restant éventuellement un peu trop longtemps dans l’une des pièces à nettoyer. Vis-à-vis de son client Arrows PC, le chef de Henze, Dan Poggart, 45 ans, un ex-road-manager britannique, échoué par amour en Thuringe à l’époque de la chute du Mur, s’était engagé de manière informelle à traiter les bureaux aux données sensibles par le personnel de ménage non-allemand, aujourd’hui ce fut le tour des employés Üsküb, Callao, Dobroutch, Asov et Isjum, Henze ayant remplacé Ismail Khédive, tombé brusquement malade, et en accord avec les consignes de sécurité et la responsabilité pénale qui figuraient sur les documents de Poggart, il n’était pas répertorié sous le nom de Henze mais sous celui de Khédive.

Au huitième étage, Henze entra dans la pièce de l’angle – Sprißler, directeur Sécurité Consortium – et s’assit sur une chaise. Henze était un homme à la charpente lourde avec une grande tête, à qui son amabilité valait d’être pris pour un idiot par les plus futés et sa lenteur d’être considéré comme un fainéant par les frénétiques. Henze contempla la photo de la famille Sprißler exposée sur le bureau, jeta un coup d’œil dans la poubelle remplie, qu’il récupéra en se levant pour la vider dans le grand sac à ordures bleu qui attendait dans le couloir. Puis il revint avec l’aspirateur, fit hurler le moteur et nettoya le sol de la pièce. A l’angle du bureau, le tiroir du bas s’ouvrit. Henze l’avait heurté avec son tuyau. Il remarqua un téléphone portable sur les papiers qui y étaient rangés, le saisit et le soupesa dans sa main. Il songea à la poitrine nue d’une femme, qu’il avait aperçue voici un certain temps au sauna, et à la chaise pliante blanche sur un rocher en mer, au-dessus de laquelle on avait installé un parasol rouge. Après un bref temps d’arrêt, Henze reposa le téléphone dans le tiroir du bureau, qu’il referma. Au même instant, il entendit la voix de Poggart dans son dos, qui lança dans la pièce : « Tout baigne chez toi ? » Et, conformément à la vérité, Henze put répondre en se retournant : « Oui ! » Apparemment, tout baignait. Alors il vit le visage barbu de Poggart qui disparaissait déjà du cadre de la porte pour plonger dans l’obscurité du couloir.

Une heure plus tard, Henze avait fini les pièces dont il avait la charge aujourd’hui, ramena le chariot de nettoyage à la cave et remonta dans le hall d’accueil du rez-de-chaussée. A droite du comptoir de la réception, des fauteuils en cuir noir, des sofas et des tables basses étaient disposés à l’intention des visiteurs : c’était l’endroit où les hommes de Clean Impact se réunissaient après le travail. Lorsque Henze les rejoignit, les autres étaient déjà installés, et le Russe Dobroutch, un géant au contrat de travail fixe, enjoignit Henze d’apporter le cendrier d’une autre table et – il tapa sur le dossier de son fauteuil pour souligner ses paroles – de venir s’asseoir par terre à côté de lui. Après un temps pour faire son effet – un silence, et toc – l’ordre était suivi d’un rire triomphateur sous forme d’aboiement, émis d’abord par Dobroutch seul, puis par tous les collègues à l’unisson. Riant faiblement lui aussi, Henze rejoignit le second groupe de sièges pour rapporter le cendrier vide tout en désignant ses oreilles, expliquant que, du reste, il n’était pas sourd et que Dobroutch pouvait aussi lui parler plus doucement. Puis il se fit remettre une cigarette par le Kirghiz Asov, assis à côté de Dobroutch, qui était lui aussi intérimaire chez Clean Impact et, en inhalant la première bouffée, Henze se posa dans le fauteuil de l’angle appartenant au second groupe de sièges, vides, et y fuma en déposant les cendres sur le coin de la table en verre qui lui faisait face.

Les autres parlaient de leurs voitures et de la supériorité des pneus Turkyol, de fabrication turque, actuellement en promotion chez Autotip. Dobroutch avait entendu parler d’un test démontrant que les pneus Turkyol n’étaient pas moins bons que les soi-disant produits de marque, beaucoup plus chers, originaires d’Europe ou d’Extrême-Orient. Assis en face de Dobroutch, Isjum – Finlandais, Bulgare, Atlante : « c’est quoi, ton origine, au juste ? rat d’égout ! » – devait repasser son permis à cause de l’alcool, et il était donc question de retrait de permis et du test d’abruti allemand. Il paraissait que ce test d’abruti était appliqué par les autorités allemandes, médecins, psychologues, directeurs d’auto-école et inspecteurs en vue de sélectionner les étrangers indésirables, immigrés et autres victimes, comme Üsküb l’avait entendu de la bouche de Poggart, mais il semblait que la sélection de non-allemands indésirables au moyen de tests allemands ne constituait pas une énorme surprise. Üsküb n’était pourtant en Allemagne que depuis quelques semaines, ayant été en Pologne et en Angleterre auparavant, et ce après avoir quitté l’Espagne, l’argent étant meilleur ici, et les contrôles faciles à déjouer n’importe où. Dobroutch confirma ces paroles, il avait des problèmes avec Poggart à cause d’arrêts maladie qu’il aurait déposés pour lui et Khédive au bureau sans avoir aussitôt fourni les certificats médicaux. Pour cela, il aurait dû se rendre chez le spécialiste des arrêts maladie à Werra ou chez celui de Nörsel, il avait omis de le faire, voilà pourquoi Poggart lui avait transmis un blâme par écrit au bureau en début de semaine. Mais il ne se laisserait pas faire par Poggart, il était allé voir le comité d’entreprise régional à Ohra, où on lui aurait affirmé qu’une telle menace était nulle et non avenue, que la protection du travail existait en effet comme rempart contre l’arbitraire des patrons etc.

Henze récupéra les cendres du plateau avec sa main et les transvasa dans le cendrier sur l’autre table, où il écrasa sa cigarette avant de repartir s’asseoir à sa table solitaire. Vers 6 heures 30 les hommes mirent fin à leur réunion dans le hall d’accueil, regagnèrent leur véhicule sur le parking et partirent de la limite Ouest de l’agglomération de Krölpa, où se trouvait la zone industrielle avec la tour nouvelle d’Arrows PC, sur la route B 173 pour rejoindre, quelques kilomètres plus au Sud, le siège de l’entreprise Clean Impact à Bad Langensalza.

II

Les locaux de l’entreprise de nettoyage d’immeubles Clean Impact se trouvaient au premier étage d’un entrepôt situé sur le terrain d’une ancienne caserne russe près de la gare de marchandises. Mme Straub, la secrétaire de Poggart, était assise à son bureau, les cheveux rouges ; fille d’un aubergiste originaire de Bad Langensalza, elle s’occupait de la paperasserie de la boîte, menant Clean Impact en ordre de bataille à travers le fatras quotidien des règlements et formulaires administratifs. Elle présentait les fiches de travail aux ouvriers, où étaient inscrits le nom, le jour et les heures, que chacun devait signer à l’endroit indiqué sous le contrôle de Mme Straub. Henze signa les heures de Khédive. Les employés fixes recevaient un salaire hebdomadaire, les intérimaires étaient payés tout de suite. Pour les cinq heures de Khédive, Henze devait toucher 37,50 marks, mais il ne reçut de la main de Mme Straub que trois billets de dix et une pièce de cinq, soit 35 marks. Le reste de monnaie, 2,50 marks, était crédité sur le compte de Henze avec une fiche à part. La comptabilité horaire comprenait : deux heures pour arriver sur les lieux et en repartir, alors que le trajet ne prenait réellement que deux fois quinze minutes, mais les heures entamées étaient dues en entier ; deux heures pour le ménage dans les bureaux, en comptant les pauses cigarette toutes les vingt minutes prévues par le droit du travail ; une heure pour le rangement des ustensiles de nettoyage après le travail, dix minutes en réalité, il fallait y inclure la réunion consécutive dans le hall d’accueil. Or, comme dans les bureaux nettoyés cette nuit, Arrows PC pratiquait au cours de la journée un taux horaire de 50 à 160, parfois 200 fois supérieur à celui de Clean Impact, à savoir entre 375 et 4550 marks de l’heure pour des services de développement et de conseil, il importait peu aux uns et aux autres que les cinq heures facturées par Clean Impact à 22,50 marks l’unité ne représentaient en réalité que deux, trois ou quatre heures de travail effectif, ou bien une seule ou encore cinq. Après traitement, les bureaux avaient en tout cas la propreté promise par Clean Impact. Et à Krölpa, lorsque le portier rejoignait sa place derrière le comptoir de la réception peu avant sept heures et que, peu après, les premiers employés, les lève-tôt qui entendaient profiter du silence matinal pour travailler dans la concentration, entraient dans les pièces fraîchement nettoyées, le monde avait été remis à zéro nuitamment grâce à l’activité salariée des ouvriers, et dans cette entreprise aussi, qui était maintenant totalement éclairée car en cette fin de novembre l’obscurité régnait encore à l’extérieur, tout était rangé et nettoyé, remis à l’état de fraîcheur des matins quotidiennement renouvelés, sans que les employés eux-mêmes l’eussent spécialement remarqué ou noté par la suite.

Dans son bureau de l’angle, le chef de la Sécurité Consortium, Dr. H. Sprißler, 52 ans, encore un de ces lève-tôt, saisit le combiné et composa manuellement le numéro de son contact direct chez Assperg SA, la société mère située à Schönhausen, hiérarchiquement supérieure à Arrows PC, pour marquer après une brève conversation avec le subalterne local de Blaschke, son chef sur place, la phrase suivante : « Assperg commence par vérifier inhouse à Schönhausen la question autorisation surveillance immobilier Krölpa », et facturer dans la foulée, conformément aux consignes et aux accords, une fenêtre entamée de dix minutes au client Sécurité Consortium Assperg, société indépendante d’un point de vue comptable, générant grâce à une conversation de 40 secondes et une note de 8 secondes, presque rien donc, une somme d’argent non négligeable, quelques centaines de marks au bas mot, combien exactement, cela serait décidé lors des négociations de déduction sur les honoraires exigibles ; nouvellement engendré et fabriqué, l’argent avait été créé à partir de rien, et Arrows PC avait rempli sa mission, réalisé sa devise : Arrows turns your fantasy to cash.

Henze empocha les 35 marks qui lui avaient été remis. Poggart émergea du bureau du fond, des papiers à la main, qu’il déposa sur la table de Mme Straub, ces documents, lui expliqua-t-il, sont relatifs à l’objet de Gössnitz, un travail de laveur de carreaux qui s’effectuait en journée. En fonction de la situation réelle des commandes, Poggart avait jusqu’à trente ou quarante hommes en service à l’heure actuelle, la moitié d’entre eux étant placés et payés par l’agence pour l’Emploi de Thuringe, antenne de Tonna, ce qui s’imposait pour des raisons financières tout en impliquant une forte fluctuation du personnel. Sur le modèle de la sous-traitance, l’autre moitié des ouvriers était sous contrat chez Clean Impact et enregistré aux Impôts comme travailleurs indépendants ou encore – il n’appartenait pas à Poggart de le vérifier – comme pseudo-indépendants. Ainsi, les taxes et les impôts provenaient directement des caisses d’allocation aux structures faibles des diverses communes où les différents objets traités par Clean Impact étaient situés, ce qui impliquait en retour une comptabilité compensatoire pour les entrepreneurs indépendants et donc une facturation sans taxes prépayées etc. Bien entendu, Poggart ne se faisait pas d’illusions sur la fiabilité du personnel de nettoyage qui travaillait pour lui. Son expérience de chef d’entreprise l’autorisait à appliquer, grosso modo, la règle des tiers : un tiers d’escrocs, de canailles et de cloches, un tiers de sincères, de gentils et de vaillants, un troisième tiers d’hésitants qui pouvaient se laisser tenter par les bonnes occasions. En tant que chef, Poggart en tirait une philosophie éthique conséquentielle selon laquelle il fallait menacer les hommes par une surveillance dans les règles, prévisible et toutefois concrètement surprenante, afin de pouvoir les contrôler et les conduire. Il faisait sienne cette mission avec ses visites sur les lieux d’intervention de ses équipes et, comme il le confia à l’instant à Henze : « aujourd’hui, ça s’est pas mal passé » ; Henze ne put discerner à travers la barbe fournie de Poggart la signification qui sous-tendait à la rigueur cette phrase et une possible arrière-pensée en relation avec leur rencontre matinale dans le bureau de l’angle de Sprißler ; en conséquence, stressé par ce manque de transparence, il ne pouvait qu’acquiescer lentement, faire « oui » sans réussir à dire ce qu’il avait toujours voulu dire à Poggart : qu’il aimait bien travailler chez lui.

Puis Henze prit congé et emprunta le couloir où les collègues stationnaient près des vestiaires, sortit dehors, s’installa dans sa voiture et retourna à Krölpa pour rentrer chez lui. Il effectua le trajet sans hâte. D’abord ce furent les arbres, puis les espaces vides, ensuite une petite forêt s’ouvrant sur une cuvette, une ligne droite et enfin les premières maisons de Krölpa ; là, dans la Cité Glasheimer à l’ancienne limite de l’agglomération près des carrières de calcaire, Henze avait grandi dans une baraque qui, voici quelques années, existait encore. Il n’y eut aucun incident particulier au cours de ce voyage entre les bourgades, qui traversa Henze sans être enregistré par lui, tel un moment de l’âme ; il entra dans la localité, prit à droite au coin de la boulangerie en direction d’Unstrut, traversa le pont, tourna encore à droite au kiosque ; trois cents mètres plus loin, il était arrivé : le quartier de Lauchhammer, naguère une colonie de simples datchas, à présent les maisons étaient en partie aménagées, en partie laissées telles qu’elles avaient toujours été, penchées et défraîchies, des lieux où le malheur pouvait avoir résidé au même titre que le calme et le bonheur.

(…)

Traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer pour les éditions Suhrkamp

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