Jakob Arjouni / Magic Hoffmann

Veuillez consulter le copyright et la note à la fin du texte.

1

Les billets de cinq cents flottaient dans le ciel pour décrire un mouvement circulaire comme un vol d’hirondelles sur fond de soleil crépusculaire. Lorsque Fred siffla sur deux doigts, ils regagnèrent la poche de son pantalon…

« Je trouve ça débile ! » dit Nickel, en tirant Fred de ses rêves. Une caisse de vin de pommes entre eux, ils étaient étendus sur l’herbe, et le temps était au beau fixe.

Les yeux fermés, Fred murmura : « On pourrait payer nos dettes et se tirer au Canada, t’arrêtes pas d’en parler et… » Il ouvrit les yeux qui clignèrent vers le bleu du ciel. « Tout ça pour une demi-heure de… travail ! »

Allongé sur le côté et appuyé sur le coude, Nickel regardait le village derrière les champs. Trente mètres plus bas, près d’une clôture, Annette caressait un veau en lui faisant boire du vin de pommes. Apparemment le veau adorait ça. Et les vaches suivaient l’action avec grand intérêt.

« Et tu pourrais te payer ton bidule, là, dit Fred, l’appareil photo, non ?

Le zoom.

C’est ça ! et plein d’autres trucs… toute la panoplie. Puis tu fais des photos géniales des forêts canadiennes, des joueurs de hockey, de tout ce qu’il y a à voir là-bas, tu deviens célèbre et dans vingt ans, tout le monde s’en fout que t’as braqué une banque dans un bled paumé du pays de Hesse.

Géniales, les photos… quand tu les regardes en prison. »

Nickel finit son vin de pommes, replaça la bouteille vide dans la caisse et cueillit la suivante, avec des mouvements toujours précis et clairs, comme s’il entendait montrer une fois pour toutes comment il fallait déposer et récupérer une bouteille de vin de pommes.

« En tout cas, c’est pas en glandant et en faisant le pingouin louis-quinze qu’on partira au Canada. » Fred prit une bouteille à son tour. Annette en paya une autre au veau, qui avait déjà une bonne dose dans le nez.

« Et tu en ferais quoi, de l’argent, toi  ? demanda Nickel.

Même au Canada, faut un peu de monnaie pour manger et pour boire.

Deux cent mille marks, ça fait beaucoup de monnaie. »

Fred haussa les épaules. « En fait, je me contenterais juste de palper les billets.

Et après ?

Rien.

Je ne te suis pas.

Les célébrités bourrées de fric, pas vrai qu’elles n’arrêtent pas de dire dans les interviews que l’argent c’est pas important, mais qu’il en faut bien pour vivre ? eh bien, moi, c’est le contraire : m’en faut pas beaucoup pour vivre, mais j’aime bien l’avoir. Dans une armoire ou sous le lit. J’aime bien le toucher, le compter, regarder les dates d’émission… »– il but une rasade – « et puis, faut qu’on se loge, qu’on se trouve une Jeep, des trappes à ours, des tas de trucs de ce genre.

Des trappes à ours… ! ? »

Nickel se mit à rire. Mais au même instant, l’idée de se retrouver tous les trois au Canada le fit frissonner d’envie : Vancouver, une maison à la mer, des forêts infinies, des photos pour les magazines internationaux…

Annette revint les bouteilles vides à la main. Elle portait une robe d’été rouge à pois jaunes ; la verdure du pré lui donna l’allure d’une grande fleur – une fleur un peu chancelante. Elle jeta les bouteilles dans l’herbe et se laissa tomber à côté. « Alors ? » demanda-t-elle et son regard passa de l’un à l’autre.

« J’aimerais bien savoir, ronchonna Nickel, pourquoi vous vous êtes mis en tête de monter le hold-up parfait, pourquoi vous, pourquoi à Dieburg et pourquoi maintenant. Alors que les voyous tentent le coup depuis des siècles…

Si Einstein avait raisonné comme toi, il serait allé planter des patates », fit Annette sur un ton malicieux, ferma les yeux et tourna son visage radieux vers le soleil. « Dès que je saurai bien parler l’anglais, je m’inscrirai dans un cours d’art dramatique au Canada. »

Ils buvaient du vin de pommes et faisaient des projets. Les projets étaient toujours plus importants, le hold-up toujours plus facile, et la caisse de vin de pommes toujours plus vide. Alors qu’ils virent, amusés, que le veau titubait sur son pâturage en poussant des beuglements excentriques, Nickel finit par se convaincre que le monde leur appartenait et que la banque faisait partie du monde…

Lorsque Fred rentra chez lui le soir et qu’il mit les pieds sous la table, mémé Ranunkel lui dit en servant le chou farci et les pommes de terre : « Tu fais la même tête que ton père quand il mijotait quelque chose. »

Elle portait sa robe aux rayures vertes et jaunes, son tablier sombre et sa veste en laine marron, cent fois reprisée. Ses cheveux gris étaient toujours soigneusement peignés en arrière et maintenus par un chignon.

« J’ai trouvé du travail, mémé.

Ah ? » Elle n’avait pas l’air convaincue.

Fred opina du chef. « Pas mal du tout : un travail de spécialiste ! »

Mémé Ranunkel abaissa la cuillère, et derrière les gros verres, des pupilles incrédules le fixèrent. « Spécialiste ? Et de quoi donc ?

De… ben, tu sais, y a pas encore de vrai mot pour ça. Je dirais… » – il fit mine de réfléchir – « gagner au loto, mais sans loto.

Pardon… ? !

Ben oui… » Il contempla le chou qui fumait dans son assiette. « Quelqu’un rêve de devenir une star du rock ou de faire le tour du monde. Nickel, par exemple, aimerait bien partir au Canada et faire de la photo, mais au fond de lui il est persuadé qu’il n’y arrivera jamais, et c’est là que j’interviens ! »

Mémé Ranunkel plissa le front. « Et alors ?

Et alors je développe des stratégies pour que les gens puissent au moins tenter leur chance… » Et l’air décontracté, il ajouta : « moyennant finances, s’entend. »

Une expression de pitié apparut sur le visage de mémé Ranunkel. « Qui irait dépenser son argent pour des choses pareilles ?

Tu vas voir, vendredi prochain j’ai ma première consultation, et avec mes honoraires, on ira tous les deux…

Mais, le coupa-t-elle, où est-ce que tu t’es fait embaucher, et par qui ?

Ces trucs-là, ça marche par petites annonces, je t’expliquerai. »

Mémé Ranunkel secoua la tête et s’assit en face de lui. « Gamin, gamin, qu’est-ce que c’est encore que ces histoires ?

Te fais pas de bile, mémé, c’est un métier d’avenir… »

Quatre ans plus tard, Fred fut élargi du centre de détention pour jeunes délinquants de Dieburg.

2

Des tennis blancs à bandes noires qui montaient aux chevilles : pouvait-on encore mettre ce style de godasses ? Fred resserra les lacets et fit le nœud. Dehors, les autres partaient à l’atelier. En passant, certains frappaient à sa porte.

« Porte-toi bien, Magic !

Faites-moi confiance, les gars ! »

Fred n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Dans cet état euphorisant de grande fatigue, la vie lui parut simple comme celle des cow-boys. Finis, les quatre ans de trou, le sac bouclé, lever de soleil, et plus personne pour l’emmerder ! Et si ses pompes étaient passées de mode, il se chargerait de les remettre dans le coup. Ce ne serait pas la première fois. À l’époque, au Dance 2000

Il remonta la fermeture de son bleu de chauffe et se mira dans la glace. Ce menton large et saillant, où une véritable barbe tardait à pousser, ces yeux globuleux, toujours un peu hébétés, ces oreilles décollées et ces cheveux châtain foncé, mi-longs, qu’il se coupait lui-même depuis l’âge de quatorze ans en les maintenant dans son poing au-dessus du crâne et en taillant ce qui dépassait : sûr qu’il n’avait pas changé ! Et il en était fier car ils n’avaient pas réussi à le mater. Les tentatives de réinsertion sociale d’en-haut tout comme les offres de participation criminelle d’en bas l’avaient laissé de marbre. La prison n’aura été qu’une salle d’attente où, la plupart du temps, il était resté assis les yeux fermés et les oreilles bouchés.

Après que le beau casse de banque et le refus de Fred de livrer ses camarades au tribunal eurent suscité une certaine admiration chez les autres détenus, celle-ci s’était très vite changée en indifférence à l’égard de quelqu’un qui restait en dehors de tous les coups et qui n’avait apparemment pas d’autres passions que les parties de pêche et la construction de cabanes en bois. Les uns pensaient qu’il était stupide, d’autres qu’il avait une grande gueule et certains partageaient les deux avis à la fois. En effet, Fred pouvait être aussi bête que futé. Il arrivait à conjuguer un terrible simplisme avec une étonnante intelligence. Ainsi, il avait très vite compris avec quels surveillants il fallait jouer le jeu pour rester peinard ; mais il avait mis très longtemps à comprendre pourquoi son voisin de cellule, très calme au demeurant, n’arrêtait pas de vouloir lutter avec lui dans la salle de sports alors que Fred était beaucoup plus costaud. Une fois, pour rire, Fred l’avait laissé gagner ; puis, étendu pour la première fois sous l’autre, il avait senti une pression pointue sur son nombril. Quand cela ne l’intéressait pas, Fred ne cherchait pas à comprendre : voilà comment il était devenu une « grande gueule » ; car son incompréhension n’était pas intérieure et muette : il la manifestait bruyamment, avec insolence, toutes voiles dehors. Aux gars de l’atelier d’ébénisterie, qui étaient tous plus calés que lui, il déclara que le bourrage de crâne avec les ornements en queue d’hirondelle et l’art du contre-plaqué ne faisaient sens que pour les idiots. Les contacts avec ses codétenus s’étaient donc tout naturellement bornés à la pratique du baby-foot et l’échange de livres pornographiques. D’ailleurs Fred n’aimait pas les lamentations et les colères des autres ; en taule, il ne fallait pas faire mauvaise figure, pensait-il. Libre, riche et en bonne santé, on pouvait se permettre une petite pleurnicherie de temps en temps. Mais prisonnier, tyrannisé par les surveillants et sans femme ? Impossible d’être malheureux en plus !

Fred se passa la main dans les cheveux : adieu, le porno ! Il n’était pas beau gosse mais son insouciance et son charme de paumé, dont il usait de façon plus ou moins consciente, lui avaient valu un succès considérable auprès des filles. Pourquoi serait-ce différent, à présent ? Dans un petit moment, il serait libre, materait du chemisier et de la jupe, de la fesse et de la guibolle ; la vie repartirait – comme dans le temps, sauf que la ferraille dans sa poche se serait transformée en vingt briques !

Fred ferma la valise, s’assit sur le bord du lit et fuma sa dernière cigarette.

Très vite, le maton vint le chercher pour l’amener aux portes de la prison. Par interphone, il avertit le garde-chiourme : « Fred Hoffmann, la quille. »

La première couche d’acier trempé roula sur le côté, et ils pénétrèrent dans le sas. Le garde-chiourme les examina par la vitre blindée, appuya sur un bouton, et la seconde couche s’écarta.

« Bonne chance, Hoffmann.

Thanks, mais je n’en ai plus besoin, maintenant.

C’est maintenant que tu vas en avoir besoin ! »

Fred fit non de la tête. « I have friends. » Et du fric, pensa-t-il, sans mot dire.

Le maton soupira. « Et arrête avec ce putain d’anglais. Tout le monde croira que t’es cinglé et du boulot, t’en trouveras jamais.

Au contraire, dit Fred, là où je vais, du travail, je n’en trouverai que si je parle l’anglais, si tant est que j’veuille bien travailler, Mister. »

Ils se serrèrent la main, et Fred se retrouva dans la rue déserte qui baignait dans le soleil. Le portail se referma derrière lui. Il mit un moment à s’habituer au nouvel éclairage. En face de lui il y avait un kiosque et, plus loin, des immeubles clairs avec les fenêtres ouvertes, garnies de bacs à fleurs aux couleurs éclatantes. L’air sentait le lilas, et les arbres qui bordaient la chaussée étaient verts. Les feuilles bruissaient dans le vent, les oiseaux piaffaient, et le silence régnait alentour. Si ce n’était pas là une journée de printemps… un nouveau départ, pensa Fred, what a wonderful world !

Il posa la valise et tomba la veste. Hormis le vendeur du kiosque, il n’aperçut personne. Sur les cartes postales, il avait écrit : « entre dix et onze ».. Sa montre indiqua presque onze heures.

Il reprit la valise et se promena jusqu’au kiosque. Le vendeur, la quarantaine, le cheveu rare, roupillait sur un journal.

« Morning ! »

Le vendeur sursauta. « …Oh ! ‘jour. »

Fred se mit à rire : « Ça fatigue, le printemps, ‘s pas ?

Hum. Que désirez-vous ?

Une bouteille de champagne. Et du meilleur ! »

Depuis son arrestation, Fred n’avait plus bu d’alcool, si l’on exceptait les tord-boyaux fabriquées en douce dans les recoins des cellules. Cela faisait une paye pour quelqu’un qui aimait la bibine sous toutes les formes à peu près potables.

« Le meilleur ? » – le vendeur se gratta le menton – « … du Faber ?

C’est votre meilleur champ’, ça ?

Si on veut : c’est le seul que j’ai. »

Tandis que le vendeur se traînait jusqu’au frigo, Fred scruta à nouveau les deux côtés de la rue.

« Vous avez l’heure ? »

Le vendeur déposa la bouteille et regarda sa montre bracelet.

« Onze heures et demie passées.

La mienne aura dû s’arrêter…

Vous voulez un gobelet ? »

Au lieu de répondre, Fred tapota sur le cadran. Le vendeur bâilla. « C’est pas le dernier cri, hein ? »

Fred leva les yeux et fixa le vendeur un instant sans changer de mine, puis se reconcentra sur sa montre. Le vendeur haussa les sourcils. Que les jeunes gens étaient donc sensibles sur les questions de mode de nos jours ! Sur un ton aimable, il demanda : « Alors, gobelet ?

Un pour vous également.

Pour moi ? »

En acquiesçant, Fred retira sa montre du bras et la jeta dans la poubelle du kiosque. « On a quelque chose à fêter. »

Le vendeur allait refuser de la tête lorsque son regard tomba sur la valise de Fred. Cela faisait trop longtemps qu’il était installé face au portail de la prison pour ne pas savoir ce que pouvaient signifier les petites valises usées par ici. Une taule pour les jeunots, pas pour les grosses pointures qui pouvaient encaisser sans broncher le fait de se retrouver tout à coup de l’autre côté du mur après des années à l’ombre. La plupart voulaient boire un coup avec lui, et habituellement il ne leur refusa pas ce plaisir. Il se traîna à nouveau vers l’arrière, prit deux gobelets : « Mais rien que pour trinquer. »

Fred rit. « Sure, on verra bien combien de fois on trinquera. »

Il descendit le premier gobelet d’une traite et ferma brièvement les yeux. « Quel feeling ! »

Ils burent en silence. Fred observait la rue, et le vendeur le dévisagea. Quel air bête, pensa-t-il, avec ces yeux exorbités. Cependant aucun autre gars n’avait affiché un regard aussi déterminé en buvant sa première bouteille en liberté. Aucune curiosité, aucun manque de confiance. Comme s’il s’était entraîné pour un combat de boxe et que le gong allait retentir d’un moment à l’autre.

En effet, tout était préparé en détail dans la tête de Fred : retrouvailles avec Annette et Nickel, puis un tour au Clash, plus tard au Dance 2000 avec une meuf de fortune, et demain conférence au sommet sur le Canada. Si la prison était bonne à quelque chose, c’était de préparer au concours des faiseurs de projets, et il avait terminé premier.

Un jeune couple apparut dans la rue et se rapprocha rapidement. La fille était blonde et rondouillette, le gars grand et brun. Tous deux portaient quelque chose sous le bras et semblaient pressés. Annette et Nickel, pas l’ombre d’un doute. Fred se tourna brusquement vers le vendeur et saisit la bouteille. « Allez, on reboit un coup. » Fallait pas qu’ils le voient attendre.

« Merci, pas pour moi. »

Le vendeur vida son gobelet et le jeta à la poubelle. Lorsqu’il releva la tête, il tressaillit légèrement. Le jeune homme le fixa à nouveau. Cette fois, son regard lui rappela celui des dingues du foyer Saint-Jean, là-bas du côté de la forêt.

« J’ai à faire…

Alors causons… »

Fred se pencha en avant et commença subitement à parler d’un vagabond, connu comme le loup blanc à Dieburg, qui ne s’y était plus montré depuis longtemps, mais reparaissait sans cesse dans les anecdotes que les Diebourgeois se racontaient sous forme de bonnes blagues. À mesure que le couple s’approchait, le ton de Fred monta et son histoire se fit plus sauvage. Lorsque le couple passa à hauteur du kiosque, Fred se retourna comme par hasard avec un sourire jusqu’aux oreilles tout en continuant de parler… il y avait erreur sur les personnes : chargés de poudre à laver, de litières pour chats et de couches-culottes, le couple passa son chemin avec une brève œillade en direction du kiosque.

Fred se tut.

« Et alors, demanda le vendeur, qu’est-ce que le type a fabriqué avec l’échelle ?

L’échelle ? » Fred eut l’air absent. Les pas du couple s’estompèrent jusqu’à disparaître dans une entrée d’immeuble.

« C’est quelle heure, là maintenant ?

Midi moins l’quart. »

Fred vida son gobelet et le remplit à nouveau, les yeux rivés sur le coin de rue où il avait vu apparaître le couple. Le vendeur eut un moment d’hésitation, puis haussa les épaules, se rassit sur sa chaise et ouvrit un magazine.

« …Il a commencé par la planquer, reprit Fred après un moment, alors elle est devenue humide et elle a pourri ; puis il a fini par la jeter, ce qui nous prouve une fois encore… » – il se donna toute la peine du monde pour sourire avec légèreté – « que le crime ne paye pas… Je vous dois combien ? »

Le vendeur annonça le prix de la consommation, et Fred sortit une liasse de billets roulée et maintenue par un élastique. Comme il l’avait vu à la télévision. Il souleva l’élastique, posa un billet de vingt marks sur le comptoir, relâcha l’élastique et releva la tête. « C’est juste. Si aujourd’hui vous en voyez deux qui attendent devant le portail là-bas, dites-leur que Fred fait la nouba au Clash ce soir, je vous prie. »

Le vendeur promit d’avoir l’œil. Fred saisit sa valise, se tapota le front – « bye-bye » – et descendit la rue. Un vent chaud lui caressa la nuque.

Non, il n’était pas furieux. Un peu irrité, mais pas furieux. Peut-être Annette et Nickel avaient-ils raté le train. Aucune raison de s’inquiéter. Tout le monde arrivait en retard, de temps à autre…

Fred était presque encore plus doué pour s’adapter aux nouvelles circonstances que pour fomenter des projets en béton.

La petite maison blanche de mémé Ranunkel était située à la lisière de la forêt, entre une usine de carrelage désaffectée et une pépinière. La verdure renaissante de la végétation était éclatante, les branchages venaient envahir le toit et les murs pour signaler que la maison était à l’abandon depuis un certain temps, car à Dieburg tous les arbres avaient leur tailleur personnel.

Une fois à l’intérieur, Fred fut accueilli par un souffle d’air vicié. Les chambres étaient plongées dans l’obscurité, l’électricité coupée. Fred avança par tâtonnements dans la salle de séjour. Lorsqu’il ouvrit les stores, il aperçut le mobilier bon marché des années cinquante recouvert d’une épaisse couche de poussière. Il resta cloué là pendant un temps à regarder autour de lui… Le voilà donc de retour ! Mais la vue des objets familiers ne l’émut pas, ou plutôt : il ne s’autorisait pas cette émotion-là. Il était sur le point de commencer une nouvelle vie où cette maison n’avait plus sa place. Il la vendrait. C’était un autre de ses projets mûrement réfléchis !

Il se rendit à la cuisine, inspecta armoires et tiroirs, fouilla le garde-manger. Puis il visita les autres chambres jusqu’à tomber, dans le meuble de nuit de mémé Ranunkel, sur une bouteille de cognac entamée. En sa compagnie, il s’assit sur le rebord de la fenêtre ouverte et scruta la rue pour guetter l’arrivée d’Annette et de Nickel.

Et s’il avait trop tardé à envoyer les cartes postales ? Ou bien si Annette et Nickel avaient encore changé d’adresse ?

À force de boire, il finit par ressentir une légère ivresse. Vers les quatre heures, il quitta la maison et marcha jusqu’à la première cabine téléphonique.

Par mesure de prudence, il n’avait ni téléphoné avec Annette et Nickel ni reçu leur visite. Les quelques lettres, qu’Annette avait voulues anodines, lui avaient appris qu’elle s’était séparée de Nickel et qu’elle habitait désormais ailleurs. Bien qu’elle eût ajouté sa nouvelle adresse, une lettre ultérieure, qui annonçait un autre déménagement, ne comporta plus de mention d’expéditeur. Quant à Nickel, le plus trouillard d’entre eux, il n’avait envoyé que des cartes postales sans signature. Rien sur Dieburg et surtout rien sur Annette – les gars qui contrôlaient le courrier à la prison avaient dû penser qu’il s’agissait des salutations standard d’un parent éloigné.

Cependant, il était entendu qu’il leur enverrait des cartes dès qu’il saurait sa date de sortie et qu’ils viendraient alors l’attendre ; la relative ancienneté de cette promesse n’avait aucune importance car une promesse restait une promesse ; et puis Annette et Nickel n’avaient qu’à lui faire savoir leurs adresses exactes…

Fred déplia la lettre d’Annette qui mentionnait son numéro de téléphone à Berlin. Brusquement une sensation bizarre s’empara de lui. Il raccrocha l’écouteur et se mit à chercher ses cigarettes. Cela faisait quatre ans qu’il attendait cet instant, quatre ans et dix-huit jours. Si Annette n’était pas dans le train ou à Dieburg, il allait maintenant entendre sa voix. Pas celle qui lui faisait la conversation dans sa cellule, qui lui était familière et qui lui disait souvent ce qu’il voulait bien entendre, mais sa vraie voix – celle qui avait pris quatre ans. Le sang cogna contre ses tempes. Il grilla deux sèches en essayant de préparer ce qu’il allait dire. Finalement, il composa le numéro en retenant son souffle durant les brèves sonneries.

« Zernikov ? » fit une voix de bonne femme sur fond de vacarme télévisuel.

Fred s’éclaircit la gorge. « …Bonjour, j’aurais aimé parler à Annette Schoeller.

De quoi, qui ça ? ! » La voix tenta de couvrir la télé.

« Annette Schoeller », répéta Fred.

« Connais pas ! Qui que… Eh ! Jessica ! Fous-y la paix, au portable… ! Je te l’ai dit cent fois que c’est pas un jouet ! C’est à papa ! Et papa, il te met sur la gueule quand il va être au courant ! …Allô ? !

Annette Schoeller. Elle… elle a sûrement habité là avant vous.

Oui, et alors ? Je gagne kékchose, ou quoi ?

Pardon ? Non… euh… mais…

Mais quoi, dedieu ? !

Ben, si vous pouviez me donner la nouvelle adresse à…

Mais c’est vrai, ça : la petite Annette !… Par contre, les adresses des gens d’avant, c’est pas mes oignons ! Z’avez qu’à regarder dans l’bottin !

Okay d’accord. Mais vous pourriez peut-être me dire si elle fait suivre son courrier ?

J’suis l’facteur, ou quoi ? ! »

La bonne femme raccrocha, et Fred reposa le combiné. Un bref instant, il eut cette sensation qu’il avait déjà éprouvée à son arrivée en prison, lorsque tout lui passait sous le nez et que les gars le chambraient sans arrêt. Ils avaient une bien étrange manière de communiquer, à Berlin.

Ensuite il appela les renseignements, sans succès : le numéro d’Annette n’était pas sur leurs listes. Enfin il composa l’ancien numéro berlinois de Nickel, mais personne ne prit la ligne.

Il revint à la maison de mémé Ranunkel et colla un mot sur la porte : « Suis au Clash ». Puis il partit rendre visite à quelques anciens amis. Mais partout on lui fit la même réponse : ils ou elles étaient « partis depuis deux ou trois ans à Munich… à Francfort… à Hanovre… à Berlin… à Tübingen… »

3

Autrefois, le Clash était une grotte plongée dans la fumée et les vapeurs éthyliques, avec des murs noirs, des meubles de récupération, des bougies sur les bouteilles de bière vides, une piste de danse minuscule et de la musique qui déchirait. Fred y avait passé la moitié de sa jeunesse. Souvent, le Clash avait été sa salle de séjour et sa chambre à coucher pendant plusieurs jours d’affilée, et il y avait fait presque tout pour la première fois – en tout cas, les choses pour lesquelles il existait une première fois quand on marchait et parlait depuis un certain temps déjà.

Depuis deux ans, le Clash s’appelait le Coconut Beach, un mélange de taverne grecque et de vacances aux Caraïbes. On avait replâtré les murs en blanc et carrelé le sol en marron brillant ; un ventilateur simili-années-trente tournicotait au-dessus du comptoir en bambou, les sièges en chanvre étaient disposés en petits groupes, et sur les tables, on avait placé les menus détaillant les cocktails et des bols remplis de morceaux de banane séchée. Des haut-parleurs invisibles diffusaient une brise de guitares.

En entrant, Fred avait espéré s’être trompé d’endroit. Puis il avait déambulé dans la salle quasiment déserte en ce début de soirée et regardé dans tous les coins. Plusieurs bières arrosées de schnaps seulement l’avaient aidé à s’accommoder de la nouvelle décoration. C’est-à-dire : l’ignorer comme on ignore un sac-poubelle. Cette sorte d’élégante boîte olé-olé, pensa-t-il, avait peut-être été à la mode du temps de mémé Ranunkel. Dans ce lieu, il avait l’impression de ne pas avoir raté grand-chose. Et si le Clash n’existait plus, lui aussi quitterait bientôt Dieburg pour de bon.

Entre temps, il était plus de onze heures du soir. Fred picolait autant qu’il pouvait et se sentait extrêmement bien. Il était assis à une table en compagnie de deux jeunes femmes, qui le connaissaient pour l’avoir vu dans le journal et lui avaient adressé la parole comme il s’était imaginé que les femmes le feraient : plein d’admiration. « T’es pas celui qui a attaqué la banque, à l’époque ? » Très cool, Fred avait confirmé.

L’une des deux, qui le fit penser à Joan Baez, avait les cheveux longs, bruns, la raie au milieu et un visage légèrement dépité avec un nez en trompette ; elle portait une robe ample en tissu fin aux broderies bigarrées à travers laquelle on apercevait sa lingerie. L’autre avait un visage rond, joufflu, les cheveux coupés au carré, gominés ; elle était coincée dans un costume de matelot. Les vannes de toutes sortes lui arrachaient des couinements enthousiastes, après quoi elle se rajustait le balcon à chaque fois.

Fred leva son verre de plus en plus souvent, en lançant des saluts vers le comptoir et en gueulant à travers la salle à moitié garnie : « Eh, Greta, hasta la vista ! » – ce qui ne manqua pas de provoquer un couinement à sa gauche. Greta, qui avait travaillé au Clash dans le temps, espérait que Fred allait se tirer vite fait. Depuis son arrivée, les calembours sur l’huile solaire, la lambada et les morceaux de kiwi dans la bière n’avaient pas tari. Quatre ans de prison pouvaient excuser pas mal de choses, mais on n’avait pas à vendre à la criée qu’on était lamentablement en retard sur son époque. De la bière et du schnaps ! Greta secoua la bouteille. Le schnaps n’était là que pour les ouvriers qui installaient l’aquarium.

Fred se pencha vers Joan Baez. « Le punch, ça me connaît… mais ce truc-là… » avec un sourire narquois, il désigna son sundream maracuja-melon à bord en sucre et fleur de rose « pour moi, c’est de la bibine classée dessert ! »

Un nouveau couinement ravi. Joan Baez ne changea pas de mine. Depuis une heure, elle voulait apprendre des choses sur la prison, sur les angoisses et les problèmes d’un taulard ; au lieu de cela, il fallait qu’elle se tape les blagues et les remarques lourdingues d’un loubard.

« Très con de sortir le soir pour se bourrer de salade de fruits ! Ce serait comme attaquer une banque pour voler les stylos bille ! »

Le couinement s’amplifia pour culminer dans une petite crise d’hystérie à laquelle Joan Baez mit fin en remarquant que ce n’était pas si drôle que ça. La fille de la marine se tut aussitôt. Dans la parfumerie où elles travaillaient toutes les deux, Joan Baez était sa supérieure hiérarchique. Irritée, la marine rajusta son balcon, ce qui provoqua une expression légèrement bovine chez Fred. Puis elle attrapa son cocktail et disparut derrière une haie de feuilles de menthe et de peaux d’orange en spirale.

Le regard satisfait de Fred passa de l’une à l’autre. Ce n’était pas si mal, après tout, qu’Annette et Nickel ne soient pas venus l’attendre… un peu plus tard dans la soirée, il inviterait les filles au Dance 2000 et puis… sa première nuit en liberté –  his first night in freedom ! Il but une rasade de bière et salua Greta. Mignonne, la Greta ! Dommage qu’elle soit obligée de travailler dans un boui-boui pareil, là maintenant.

Joan Baez se pencha en avant. « …Est-ce qu’on apprend des choses en prison ? » La troisième fois qu’elle posait la question, et le matelot derrière les feuilles de menthe dut méchamment se contrôler pour ne pas s’esclaffer.

Fred acquiesça, « le baby-foot », et beugla en direction du bar avec une telle force que tous les clients se retournèrent sur lui : « Hé, Greta, au fait, où c’qu’il est passé, le baby ? »

Greta se détourna.

Surpris, Fred contempla le dos de la serveuse. Puis il marmonna un « ben ouais, c’est pas facile » pour expliquer en dressant l’index : « c’est parce qu’y avait un baby-foot, ici, avant ! » comme s’il s’agissait d’une sorte de Rembrandt authentique.

Joan Baez leva les yeux au plafond et soupira.

« Avant, j’étais bon au milieu, c’est tout. Maintenant je suis imbattable partout. Magic Hoffmann ! c’est le nom qu’ils m’ont donné en taule. Je shoote même plus, je laisse rouler la balle en zig-zag. Like this… » Des bras et des mains, à droite et à gauche du ventre, Fred accomplit le geste de quelqu’un qui faisait glisser une corde invisible entre ses doigts.

« Je parlais d’apprendre un métier, ou quelque chose comme ça.

Ah oui !… » – Fred eut un geste de refus – « ben moi, je pars au Canada avec des amis.

Très beau métier, en effet ! Et combien gagne-t-on par mois ? »

La phrase ne fut pas terminée quand le matelot émergea derrière les feuilles de menthe et saisit l’occasion pour se faire pardonner. En l’honneur de Joan Baez, son couinement atteignit une telle ampleur que toutes les autres conversations dans la salle tarirent aussi sec. De nouveau, tout le monde se retourna, mais ravi cette fois que quelqu’un manifestât une telle joie de vivre. Il plut également à certains que la rigolade se fît de toute évidence aux dépens de Fred, dont les vannes criardes faisaient mal aux oreilles et dont les tennis antédiluviens, le bleu de chauffe déchiré et la coupe de cheveux façon Sainte-Anne étaient une ombre au tableau pour ces yeux habitués au « chic », car à Dieburg n’importe quel éboueur en service portait désormais une chemise de sport rose ou turquoise de chez C&À.

Fred regarda le visage allongé et pâle de Joan Baez, déjà marqué par les heures sup’ et l’éclairage au néon, en se demandant pourquoi elle était aussi passionnée par la question du boulot.

« …J’ai bossé à l’ébénisterie, dit-il alors, mais j’peux plus sentir l’odeur des copeaux sans faire un malaise. C’est comme la vache et le steak : un arbre, c’est beau, une table aussi, mais le stade intermédiaire, c’est dégueulasse. »

Joan Baez contempla les mains calleuses de Fred posées sur son verre de bière et sourit pour la forme : « À notre époque, il faut être prêt à faire des concessions.

À notre époque ?

Chômage ! » lâcha-t-elle avec une expression désireuse de conclure la partie gaie de la soirée.

« Chômage… ? » – Fred hocha les épaules – « rien à braire.

Ah bon… ? » – les sourcils de Joan Baez se soulevèrent – « et si tu te retrouves à la rue avec des millions de sans-emploi… ?

Où ça ? » fit Fred en se tournant vers la fenêtre. Joan Baez et sa collègue échangèrent une œillade.

« Voilà comment je vois les choses », commença-t-il après un temps durant lequel il s’attendit à un couinement, aussi petit fût-il : « …en taule, y a deux sortes de gars ; les uns bossent toute la sainte journée et les autres matent le plafond au-dessus du paddock. La seule différence, c’est que les uns profitent moins du séjour alors que les autres ont plus de temps pour apprécier la mollesse du matelas.

Et quel rapport avec la vie normale ?

Ben, tout le monde finit par sortir un jour », répondit Fred avec un clin d’œil encourageant vers la collègue. Mais elle ne fit que regarder sa supérieure qui fixa Fred sans complaisance. Puis avec un rire bref, Joan Baez prit son sac à main. « Je pense qu’il vaut mieux qu’on y aille », et d’ajouter sur un ton moqueur : « Car nous, il faut qu’on travaille demain matin ! »

D’abord Fred crut n’avoir pas bien compris, puis il vit Joan Baez se lever, rajuster sa robe et prendre sa veste en laine. Alors sa bouche s’ouvrit. La collègue fut également surprise et désigna timidement son cocktail à moitié plein.

Joan Baez eut un geste de refus. « Notre Magic va sûrement nous inviter, n’est-ce pas ? Quelqu’un qui gagne son argent en partant au Canada ! Et s’il vient à lui manquer, il n’aura qu’à attaquer une autre banque… ! »

La collègue avait compris ; et en plus, elle trouvait ça drôle. Après avoir bu une dernière rasade rapide et ramassé ses cigarettes, sa bouche explosa et son couinement, qui assourdit Fred, secoua la salle pour ne cesser qu’au moment où la porte se referma derrière les filles.

Silence. Fred fut la cible de tous les regards. Tassé dans sa chaise, il empoigna les accoudoirs et fixa la porte sans discontinuer. Puis les conversations reprirent, et bientôt le volume sonore atteignait à nouveau son niveau habituel.

Prudemment, Fred regarda à la ronde. Peu à peu, cette sensation sourde s’en allait. Que s’était-il donc passé, pour l’amour du ciel ! N’avait-on pas rigolé ensemble, quelques instants auparavant ? Il laissa la soirée suivre son cours. Fallait-il désormais avoir peur du chômage pour s’entendre avec les filles ? N’avaient-ils pas décidé d’aller au Dance 2000, faire la fête, danser… rock’n’roll… ?

Fred s’inquiéta de l’heure. Annette et Nickel ne viendraient plus. Le Dance 2000, c’était râpé : il ne pouvait pas s’y pointer tout seul, ça ferait désordre ! Fallait y aller en King, comme il l’avait programmé : Magic Hoffmann qui, malgré ses quatre ans à l’ombre, allait soutirer plus de plaisir à la vie que tous les autres réunis !… Voilà comment ça se passerait… mais pas ce soir… pas comme ça…

Il alluma une cigarette et regarda de nouveau à la ronde Personne ne parut se soucier de lui. Rentrer maintenant ? Terminée, sa première night in freedom… ?

Il finit son verre et appela Greta à grand renfort de gestes. Quand elle finit par se retourner sur lui, il gueula en ricanant : « Tournée générale ! »

Le jour pointait, lorsque Fred se réveilla sur un banc dans la zone piétonne. Il lui fallut un moment pour comprendre où il se trouvait et qu’il n’était pas dans sa cellule. Il finit par sursauter d’effroi.

Dieburg dormait encore : volets clos, vitrines grillagées, lumière blafarde en provenance d’un lampadaire. Les premiers oiseaux gazouillaient dans le silence ambiant.

Les habits de Fred étaient humides. Il se secoua, posa les pieds sur le bitume et se frotta le visage. Il découvrit alors la croûte de sang qui s’étendait de la paume de la main à l’avant-bras. La mémoire lui revint lentement : Il avait voulu embrasser Greta avant de partir, mais quelque chose n’avait pas dû tourner rond, car l’instant suivant, quelqu’un l’avait empoigné pour le jeter sur le trottoir.

Il se pencha sur le côté et vomit dans un bac à fleurs. Il avait toujours eu l’estomac fragile. Au moins avait-il tenu l’alcool dès le premier soir. Mais ça, ça n’avait jamais été un grand problème pour lui.

Il retrouva un billet de vingt et quelques pièces dans sa poche. Il devait avoir claqué dans les six cents marks, pratiquement la totalité du salaire que la prison lui avait versé à sa sortie.

Il se mit debout et rentra chez lui en titubant. Les rues étaient désertes. Au loin, il entendit les premières voitures prendre la route de Francfort. Annette et Nickel étaient-ils arrivés entre-temps ?

Mais bien avant d’arriver devant sa porte, il vit que le « Suis au Clash » y était encore accroché. Aucun doute : ils n’avaient pas reçu ses cartes postales. Ou alors…

Il accéléra le pas et oublia sa gueule de bois. Arrivé à la porte, il arracha le mot et en fit une boulette. Pouvaient-ils connaître sa date de sortie sans pour autant venir le chercher… ?

Il tourna la clef et pénétra dans le couloir. Une lumière pâle emplit l’étroit tuyau bas de plafond décoré de papier peint aux roses. Le manteau d’hiver de mémé Ranunkel était encore accroché dans la garde-robe. Fallait-il les attendre ici, Annette et Nickel ? Entre ces murs misérables, sans eau ni électricité, et sans Clash le soir… ?

Il claqua la porte. Il n’avait plus de temps à perdre, et surtout pas à Dieburg ! Il se procurerait leurs adresses, monterait à Berlin et irait à leur rencontre ! Et s’ils avaient cru qu’un ou deux jours supplémentaires avaient une quelconque importance après quatre ans au trou, ils avaient tout faux !

 

[…]

Traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer

© DIOGENES (Fayard 1997)

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Jakob Arjouni (1964-2013)

– Note –

On vient de lire le début d’une version quelque peu différente de celle que j’ai publiée chez Fayard en 1997. – Sans entrer dans les détails, j’ai dû faire – bien malgré moi – une série de concessions à l’époque, qui avaient d’ailleurs entraîné ma rupture avec l’auteur. Depuis lors, un certain nombre de choses se sont passées : Jakob est décédé bien trop jeune, les éditions Fayard ont cessé de publier ses livres et j’ai, quant à moi, continué d’apprendre mon métier au cours de ces vingt dernières années, même si ma première traduction – Café Turc du même auteur (Fayard 1991) – avait été étonnamment bien accueillie par la presse francophone. Fort de ce succès d’estime, j’avais alors composé une première version française – non retenue – de Magic Hoffmann, que j’ai récemment retrouvée dans mes papiers et soumis à une révision en profondeur dont – j’en conviens volontiers – elle avait certainement besoin. Je propose donc aujourd’hui le résultat de ce travail aux aimables lectrices et lecteurs car j’estime qu’il rend – sans doute mieux que la traduction publiée en 1997 – justice à l’esprit du texte original : un portrait au vitriol de l’Allemagne – et en particulier de Berlin – dans cette période charnière de la réunification. Mon vœu le plus cher est que cette version revisitée décide un éditeur à relancer en France l’œuvre d’un authentique écrivain, qui a été oublié bien trop vite des deux côtés du Rhin.

Stefan Kaempfer
Francfort/Berlin,
12 octobre 2017

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