Hans Kaempfer / Une nuit de 1942

Au cours d’une tiède nuit d’octobre de l’année 42, après un court trajet en métro, je regagnai l’appartement à pied. De la place de Bavière à la rue de Speyer, j’en avais pour dix bonnes minutes. J’étais seul. Ma femme n’avait pas voulu assister au Crépuscule des Dieux de Wagner. Contrairement à mes vues libérales, son opposition concernait toutes les manifestations artistiques que le régime utilisait comme générique à ses fins. Je ne saurais dire si cette pensée m’accaparait mais, dans le silence de la nuit, un obscur sentiment de culpabilité vint m’assaillir. À mon sens, la cause serait plutôt à chercher dans l’acceptation d’une invitation pour un verre de vin qui me fut faite par un critique musical de mes amis, visiblement rendu malade par le « Mouvement », et dans les longs moments passés en sa compagnie…

Mais non, une autre raison cachée troublait ma progression à travers les rues désertes. Mon agitation fébrile culmina en une prémonition oppressante, me dota d’une clairvoyance acérée. Dans les immeubles des environs, je crus percevoir une rumeur. Et je croisai nombre de personnes qui, marchant par deux ou en petits groupes, me toisèrent, m’examinèrent en se retournant sur moi comme si ma promenade nocturne était un acte totalement déplacé. Encore l’une de ces incessantes razzias, sans doute. Les heures après minuit étaient souvent choisies par les services de police, omniprésents, pour mener leurs recherches et leurs filatures douteuses. Bifurquant dans la vaste rue Luitpold, j’aperçus des camions de déménagement stationnant des deux côtés de la chaussée. Je crois qu’il y en avait trois. L’un d’eux était garé devant notre immeuble, et il me vint à l’esprit que nous habitions le quartier de Bavière, particulièrement prisé des Juifs. Dans notre seul immeuble, trois familles juives vivaient avec leurs enfants. Nous étions amicalement liés au metteur en scène d’opéra Lazarus, qui logeait deux étages au-dessus de notre appartement. Nos enfants avaient un temps fréquenté ses deux filles. La plus âgée, – une beauté blonde très admirée qui, dans un train, avait été prise pour l’exemple type de la fille de sang allemand par un homme posé, auquel la mère avait froidement rétorqué que son Éva était désespérément juive, – Éva avait fui en Palestine l’année dernière. Mais M. Lazarus, un passionné de musique, se sentait complètement lié aux Allemands et, par-dessus tout, à nous autres, Berlinois. Pour l’admirateur d’Henri Heine qu’il était, l’empire allemand devait subsister éternellement. À présent, il continuait de répéter fiévreusement et en toute illégalité avec les chanteurs de l’Opéra National dans son appartement sans penser à son émigration, pour laquelle il était sans doute déjà trop tard ; d’ailleurs, il n’aurait sûrement pas pu s’acquitter du montant élevé de l’affidavit anglais.

J’eus toutes ces pensées avant que les événements nocturnes ne prissent une forme distincte. Je découvris alors que le camion était gardé par des uniformes marron. Il ne s’agissait donc pas d’un déménagement à une heure tardive. Pendant quelques secondes, une idée vague préfigura mon effroi : depuis toujours, les choses les plus insensées ont été possibles à Berlin. Lors de ma fuite de province, le camion n’était lui aussi arrivé qu’après minuit, et les déménageurs m’avaient extirpé des pourboires monstrueux sur mes dernières réserves d’argent. Mais, bon Dieu, non ! ce n’était pas un déménagement ordinaire.

Et voici le vieux M. Gumpel qui, venant du troisième étage de l’immeuble sur jardin, émergea de la porte et sortit dans la rue : ce littéraire dont récemment j’avais bêtement conforté les espoirs crispés dans la chute rapide dA.H. lors d’une conversation sur le pas de la porte. Il tangua sur le trottoir, traînant sa lourde valise plus qu’il ne la portait. Puis, complètement épuisé, le vieil homme déposa sa charge sur le pavé. Je me tenais près d’une lanterne, de l’autre côté de la rue. Il leva une main dans ma direction pour esquisser un salut furtif. Son regard ne transportait aucun reproche. Je lui fis un léger signe de la tête en retour qui, dans cette lumière blafarde, ne devait guère être visible. Je n’osai pas traverser pour confesser mon appartenance à la « Maison des Juifs ». Alors, l’un des gardes du camion accourut pour me demander sur un ton rude ce que je venais faire par ici. Je répondis que j’habitais là. Et le marron me cria dessus : où est-ce que je traînais comme ça, en plein milieu de la nuit ? et si, des fois, je n’étais pas juif, moi aussi ? Je bredouillai que non. Mais, à cet instant, je souhaitai vtaiment l’être…

Non, répétai-je sur un ton plus décidé, en montrant les papiers qui attestaient de mon activité administrative. Le marron haussa à nouveau la voix : pourquoi que je rentrais pas chez moi ? pourquoi que je restais planté là, à jouer les forts en gueule ? Sur ces paroles, je traversai la rue, au moment précis où M. Lazarus, sa femme et Ursula, leur fille de douze ans, surgirent de l’immeuble. L’enfant sanglotait en silence. M. Lazarus me frôla du regard, trop brièvement pour que je puisse y lire quelque chose, mais assez intensément pour que je sente sa pensée brûler comme la braise sortie d’une chambre d’extermination : Je me serai donc bien trompé sur vous, pensait le répétiteur adjoint de la troupe de l’Opéra National d’Allemagne.

Je ne réussis toujours pas à pénétrer dans l’immeuble. Les hommes de main des bourreaux hésitèrent quelques secondes à pousser l’enfant en larmes. L’entrée de l’immeuble fut bloquée jusqu’à ce que Mme Lazarus eût consolé sa fille en la prenant dans les bras. Puis ses yeux tombèrent sur moi. Ces jours-ci, ma femme m’avait dit, l’air triste, qu’elle ne comprenait pas pourquoi Mme Lazarus était soudain devenue si hostile à son égard alors que nous avions tout fait pour montrer nos sentiments amicaux vis-à-vis des Juifs, que nous leur avions courageusement témoigné notre solidarité, que nous nous étions même arrêtés dans la rue à leurs côtés et que la petite Ursula pouvait venir voir nos enfants quand elle voulait. Mais, à présent, le regard horrifié de Mme Lazarus me fusilla. Aucun cri de désespoir n’aurait pu être plus expressif. Il est impossible de décrire un tel regard qui, avec la force de l’éclair, s’abat sur un homme pour le mettre à terre. Dans notre plus grande détresse, nous sommes pourtant capables de projeter des éclats de regard d’une justesse sans faille : « Pourquoi n’ouvres-tu pas la bouche, espèce de chrétien misérable et lâche ! pourquoi, pour l’amour du ciel, ne leur cries-tu pas de s’arrêter, à ces assassins ! »

Oui, mais je savais que, dans ce cas, je serais un homme mort. Excuse facile : même Pierre renia Jésus lorsque la peur de la mort l’étreignit. « Je ne connais pas cet homme », dit-il aux servantes. Et seulement quand le coq chanta trois fois, il se ravisa, pleura et devint un martyre.

Mais où étaient-elles, mes … nos larmes, lorsqu’il criait au ciel, le génocide de la race élue, dont les saints hommes avaient découvert le Dieu vivant et porté le flambeau de connaissance depuis Jérusalem jusqu’à Thulé ? … Je ne levai pas la voix sur les bourreaux en marron. Je n’ai tranché l’oreille d’aucun d’eux. Ne me suis exposé à aucun danger. Ma carte professionnelle en poche, je me tenais sur la berge sécurisée du fleuve de l’enfer, moyennement horrifié, pour regarder en compagnie de millions d’esclaves les eaux noirâtres et rouges dont l’écume sanglante venait lécher nos pieds.

Je suis rentré dans mon immeuble pour monter voir ma femme et mes enfants. Bien plus tard seulement, j’ai ouvert la bouche pour dire d’une voix hésitante l’effroi de cette nuit-là.

[Traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer]

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Hans Kaempfer avec sa femme Lisa (vers 1920)

Notice

Hans Kaempfer (1896-1974) était écrivain et traducteur. Arrivé à Berlin en 1934 avec sa femme et ses trois enfants, il n’a pu survivre à la période national-socialiste que grâce à certaines protections qui lui permirent de dissimuler l’origine juive de son père. – Il jouissait d’une certaine réputation dans le milieu littéraire grâce à ses traductions, ses nouvelles (Der Gutsherr von Blachta) et romans (Daniele Dorer). Ce dernier, publié en 1941 et réédité en 1942, finit par lui valoir une interdiction de publier (Schreibverbot) pour « pacifisme ». Après guerre, il publia encore un roman (Die Brücke bei Silverdale, 1948) mais, profondément choqué par la période fasciste, il ne réussit pas à faire aboutir d’autre projet littéraire. Le récit « Une nuit de 1942 » qui rapporte des faits largement authentiques, est extrait de son dernier roman (Die Moabiterin), resté inédit.

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