Walter Serner – L’assaut sur la villa

Schicketan était resté à Berlin dans l’intention certes toujours banale, mais sans doute souvent raisonnable de faire un riche mariage. Or, cette décision n’était pas délibérée, mais fut prise pour partie sur le conseil bienveillant de son ami Fidikuk et pour partie sous l’influence d’une certaine fatigue dont le résultat était que Schicketan ne prospectait pas avec son énergie habituelle, mais passait au contraire des jours entiers à traîner en ville, comme si une riche fiancée allait lui tomber dans les bras par miracle.

Un après-midi, il arriva donc qu’il aperçut, en traversant le Kurfürstendamm. une dame élégante et jolie, dont il avait fait la connaissance quelques années auparavant. Il se précipita dans sa direction, mais arriva trop tard. Car elle fut à l’instant rejointe par un jeune homme qui, selon toute vraisemblance, l’avait attendue à cet endroit.

Jugeant la situation inexploitable, Schicketan dépassa rapidement le couple, mais tenait tout de même à être vu. Il fut surpris d’identifier en la personne du jeune homme un épigone de Spengler d’apparence extrêmement insignifiante, répondant au nom de Hungel, qu’il connaissait personnellement, mais s’étonna aussi de n’être point salué. Le hasard fit que trois jours plus tard Schicketan heurta le tibia de Hungel au Café Schilling. On échangea des salutations et de petits souvenirs en plaisantant, avant d’aborder, non sans une manœuvre habile de Schicketan, le sujet de Mme Klipprich.

En prenant congé de Hungel, Schicketan s’était fait une idée générale des conditions de vie actuelles de Mme Klipprich : après un divorce sans tort d’avec son mari, elle était devenue la propriétaire d’une villa renaissance aux allures de château dans le district de Zehlendorf-Ouest, où elle habitait seule et de façon très retirée en raison de ses mornes expériences conjugales. Comme Schicketan se souvint que le père de Mme Klipprich était censément un richissime fabricant de gomme, son intérêt s’accrut au point qu’il commit l’erreur tactique de formuler le souhait de revoir Mme Klipprich. À sa grande surprise, Hungel fut gêné et lança rapidement, comme s’il s’agissait d’un oubli, que Mme Klipprich l’avait d’ailleurs prié de dire à Schicketan, au cas où il le rencontrerait, qu’elle aimerait bien un jour le recevoir chez elle ; pour couronner le tout, Hungel changea alors si brusquement de conversation que Schicketan n’avait plus de doute sur ses intentions réelles, d’autant qu’il ne connaissait ni l’adresse de Mme Klipprich ni l’heure à laquelle elle recevait d’ordinaire ses visites, ni la liaison des transports publics ni même son numéro de téléphone qu’une recherche assidue ne lui avait pas permis d’obtenir.

La fatigue de Schicketan avait fait place au sourire. Son ancienne énergie fut de retour, comme toujours quand un but lucratif s’associait au défi de mater un rival. En quelques minutes, il fut renseigné sur le domicile de Hungel et le lendemain, quelques requêtes téléphoniques savamment élaborées et dispensées d’une voix plusieurs fois transformée, lui permirent de connaître les déplacements de Hungel pour les jours à venir. Il lui mit la main dessus dans la Tauentzienstraße, se réjouit outre mesure de ces retrouvailles inespérées et fut à nouveau très surpris d’apprendre que Mme Klipprich avait chargé Hungel de l’inviter ce dimanche pour le thé et d’aller le trouver à cet effet au Café Schilling. Schicketan le remercia, promit de venir et ne sourit même pas lorsque Hungel se borna une nouvelle fois à lui dire que la liaison des transports publics et le chemin de la villa étaient extrêmement compliqués, mais qu’il l’attendrait à quatre heures et demie au Café Schilling afin de l’y conduire en personne.

Dimanche dès trois heures, convaincu que Hungel ne serait pas au rendez-vous, Schicketan prit la direction des lignes de banlieue à main gauche derrière la gare de Potsdamer Platz. Comme le départ des trains ne correspondait plus, depuis une semaine, aux horaires programmés, Schicketan perdit trois quarts d’heure et n’arriva à Zehlendorf-Ouest qu’à quatre heures quinze. Il se rendit directement à la maison paroissiale où, après une attente prolongée, on lui indiqua l’adresse de Mme Klipprich et le chemin pour s’y rendre, qui allait en effet se révéler très compliqué. Quand, à force de demander sa route, Schicketan finit par repérer la villa, sa montre afficha cinq heures et quart.

Surprise, la vieille femme qui ouvrit la porte lui dit que Mme Klipprich était sortie à Berlin, et sa tête oscilla encore plus rapidement lorsqu’elle apprit qu’il s’agissait d’une invitation privée. Elle ne laissa entrer Schicketan qu’à contrecœur et ne put s’empêcher de dire avec un sourire moqueur que cela risquait de durer très longtemps.

Cela dura en effet. Jusqu’à six heures trente. À ce moment-là, Hungel se présenta, en colère d’avoir joué de malchance : le manque de temps l’ayant empêché de voir Mme Klipprich ces derniers jours, il n’aurait pu lui confirmer que par téléphone, voici deux heures à peine, que son invitation avait été transmise, et ce malheureusement par l’entremise de ses parents, mais il était certain que Mme Klipprich passerait les voir aujourd’hui et qu’elle serait par conséquent au courant de sa présence, à lui Schicketan, dans sa villa, bien qu’il ne fût pas sûr si et à quel moment elle…

Schicketan se repaissait de l’empressement et de la maladresse de Hungel pour lui assurer d’une mine très sereine qu’il avait le temps et attendrait, s’il le fallait, jusqu’à dix heures du soir : Mme Klipprich finirait bien par rentrer.

Sans y réussir complètement, Hungel domina sa colère et dut accepter que Schicketan lui imposa une conversation à laquelle, pour ne pas montrer à l’autre qu’il l’avait cerné, il sut donner un ton si enjoué que Hungel, en dépit de son triste état, ne put s’empêcher de rire plusieurs fois.

Mme Klipprich rentra à neuf heures trente. Dès qu’il entendit le bruit de sa voiture, Hungel se précipita à sa rencontre sur l’escalier, d’où Schicketan perçut des voix excitées et indignées. Après avoir passé une demi-heure seul, il vit arriver Hungel avec un message de Mme Klipprich, qui lui présentait ses excuses car elle faisait sa toilette.

Enfin, une heure plus tard, qui s’était encore passée en tentatives de conversations goguenardes, Mme Klipprich parut dans la plus adorable des robes de soirée. Il ne faisait pas de doute qu’elle avait mis le plus grand soin dans sa toilette. Elle se fondit en excuses : ce fut un mauvais coup du sort que Hungel … et elle n’arrivait vraiment pas à comprendre…

Schicketan comprenait d’autant mieux. Et, pendant que l’on prit un excellent thé à trois en avalant d’innombrables sandwiches, il ne laissa passer aucune occasion de se montrer sous son jour le plus aimable, tout en ironisant prudemment sur Hungel. Ainsi, dès onze heures, Mme Klipprich adressa une série de moues à son cher Hungel et s’autorisa même de petites remontrances. Ce qui déstabilisa sérieusement Hungel, qui réagit en poussant au départ à peine une heure plus tard.

Mme Klipprich lui opposa une résistance héroïque. Mais Hungel ne lâcha pas l’affaire, et comme Schicketan ne voulait pas abuser de cette première visite pour un tête-à-tête nocturne et que Mme Klipprich n’était pas en position de l’y inciter, Hungel demeura victorieux.

Pas pour très longtemps. Car deux jours plus tard, Schicketan qui s’était entre-temps familiarisé avec les mystères des bottins mondains, l’appela et fut invité à prendre le thé le lendemain.

Ne se trouvant plus qu’à quelques mètres du jardin de la villa, il vit brusquement surgir Hungel, qui s’était sans doute mis à l’affût quelque part pour guetter l’arrivée de son rival. Si Schicketan s’expliquait cette façon d’agir par la circonstance que Hungel ne voulait pas le laisser seul avec Mme Klipprich, il crut néanmoins déceler dans un certain excès de gaîté de Hungel que celui-ci mijotait quelque chose. Fort heureusement. Sinon, Schicketan aurait peut-être fini par croire ce que Hungel lui raconta comme incidemment en attendant la venue de Mme Klipprich : que celle-ci ne s’était pas montrée depuis si longtemps parce qu’elle était indisposée et prise de malaises… un état qui s’avérait toujours très long et douloureux chez elle et qui réclamait impérativement qu’on la ménageât à tous points de vue.

Schicketan, qui cerna immédiatement la manœuvre de Hungel destinée à abréger sa visite et à étouffer dans l’œuf d’éventuels plans d’attaque, fit semblant d’être distrait lorsque Mme Klipprich parut à nouveau dans une robe ravissante et se limita à la conversation la plus banale.

Hungel était convaincu de l’avoir mis sur la touche. Il n’hésita donc pas à rattraper sa bourde de la fois précédente en se levant brusquement pour déclarer qu’il avait un rendez-vous important et regrettait énormément de devoir les laisser seuls tous les deux.

Lorsque ce fut fait, Schicketan prit ses aises dans un fauteuil et s’arma d’une cigarette, d’un mouchoir en soie et d’un petit flacon pour soigner également ses effets scéniques.

Mme Klipprich s’était installée en face de lui sur le sofa, ses jolies mains poliment posées sur ses genoux, et avec une bienséance très harmonieuse et de petites coquetteries du meilleur goût, elle attendit ce que de si extraordinaires préliminaires devaient augurer à juste titre.

« Il faut laisser se dissiper les vapeurs résiduelles d’un homme en partance. » Schicketan ne leva les yeux qu’à cet instant-là. « Si l’on ne désire pas être gêné par une ambiance trouble. »

Mme Klipprich pressa ses minces ongles roses pour les amincir davantage et se défendit en carillonnant d’une voix claire : « J’ai beaucoup d’estime pour Hungel. C’est un homme d’absolue confiance.

– Il est surtout commode. » Schicketan enfila le cou du flacon dans son nez et renifla bruyamment. « Toutes les qualités que l’on apprécie chez les autres doivent avoir l’avantage de la commodité si elles ne veulent pas être dépréciées. »

Doutant sourdement de la justesse de ce propos, Mme Klipprich le contredit sans beaucoup d’assurance : « Il y a également des avantages qui ne sont pas commodes.

Vous faites erreur. » Avec son mouchoir, Schicketan traita les commissures de ses lèvres sèches. « Un avantage qui commence à nous incommoder est une qualité que l’on ne tolère, au mieux, qu’avec une grande indulgence. »

Mme Klipprich estima qu’il serait plus simple de répondre franchement. « Vous n’aimez pas Hungel.

Comme tous ces gens qui philosophent outrageusement et qui, en privé, ont recours aux mêmes arrangements que tous les autres quand leurs intérêts sont menacés.

Et je vous répète que vous n’aimez pas Hungel, monsieur Schicketan. J’ai certes remarqué, moi aussi, qu’il… Mais c’est tout-à-fait pardonnable. »

La femme de chambre entra pour débarrasser la table.

Ensuite, ce fut difficile de revenir avec élégance à la conversation précédente. Or, Schicketan n’hésita pas longtemps et la reprit sans ambages. « D’ailleurs, qu’est qu’il fait, Hungel ? Si au moins il écrivait comme Spengler, ça passerait encore. Mais je crains qu’il n’ait une mission existentielle. »

Mme Klipprich se redressa un peu. « Certes.

Ah ! », soupira Schicketan d’un air narquois et laissa tomber sa cigarette avec une lassitude étudiée. « Les missions existentielles sont les formes les plus primitives de l’hystérie. »

Mme Klipprich s’irrita comme si elle était visée. « Hungel n’est pas hystérique.

Ayant remarqué qu’il n’est pas votre amant et qu’il n’a même pas exercé une influence durable sur vous, mon avis devrait primer sur le vôtre. »

Mme Klipprich faillit se fâcher parce qu’elle interpréta ce compliment caché comme un défaut. « Est-on hystérique quand on est un peu jaloux ?

Non, sans doute. Mais quand on a pour mission de jouer les gardiens là où l’on n’a jamais joui des droits de propriété… »

Dans ce genre, tantôt amusant tantôt médisant, Schicketan parla longtemps jusqu’à ce que Mme Klipprich, d’humeur de plus en plus relevée, le priât de rester dîner. Au dessert, la conversation tournait autour de choses très légères et le doigt de Mme Klipprich naviguait frénétiquement entre les couverts à fruits, tandis que le cerveau de Schicketan se préparait à l’assaut.

Soudain il se leva, prit Mme Klipprich par la main pour lui montrer, lorsqu’elle s’était levée pleine de curiosité, les étoiles du ciel nocturne, l’entraîna vers la fenêtre et s’arrêta en chemin devant la chaise-longue où il la coucha instantanément pour la rejoindre aussitôt… L’assaut fut donné. (Sans effusion de sang.)

Et pardonné après dix minutes seulement. Car Mme Klipprich souffla gracieusement : « Karl, vas-tu… allez-vous…

Oui.

Ici, chez moi ?

Ici, chez toi.

Toujours ?

Toujours.

Et Hungel alors ? » Elle rougit gaîment.

« Lui, il a sa mission.

Et toi… » Un rire jaillit de ses yeux. « Tu as… des boutons pression ! »,

Toujours prêt, douce Lissy. »

Après une heure environ, pleine de désir bouillonnant mêlé de bavardage loufoque, l’oreille fine de Schicketan perçut un sifflement dans la rue, qu’il ne connaissait que trop bien..

Après s’être péniblement libéré, il sortit du jardin une demi-heure plus tard, où Fidikuk, qui s’impatientait, lui apprit en hâte que la police avait été alertée et que le mariage serait empêché par une fiche de renseignements inévitablement compromettante.

Schicketan frémit de colère. « Et c’est pour ça que tu me déranges maintenant ? Là maintenant ? »

Fidikuk eut un sourire railleur. « Non, pas pour ça. Mais je te le dis, barre-toi avant la levée du jour. Et d’ailleurs, pourquoi que t’as papillonné comme ça des jours entiers pour macache ? Y a que les barjots pour aller au soleil avec autant de margarine sur la caboche.

Mais alors pourquoi ? » Schicketan agita furieusement sa canne. « Pourquoi ?

C’est parce que… » Fidikuk marqua une pause pleine de compassion.

Pas le truc avec Amanda, quand même ? »

Fidikuk acquiesça silencieusement.

« La vache ! Qu’est-ce que je suis fatigué ! »

Voilà comment, à peine réussi, l’assaut sur la villa fut réduit à néant.

[Traduit de l’allemand par Stefan Kaempfer]

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Lien sur la version originale  > Der Sturm auf die Villa <

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À lire aussi > Walter Serner : Le zéro < (& biographie succincte).

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